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La Troisième Génération impose définitivement Castor et Pollux à Beaune

Les grands-parents (Harnoncourt, Christie, Malgoire…) et les parents (Minkowski, Rousset, Niquet,…) peuvent être fiers de leurs rejetons. Voici l’irruption de la TGB (Troisième Génération Baroque) ! Celle qui, comme , n’a plus à défricher mais seulement à transfigurer les acquis de ses glorieux aînés.

26 juillet 2014. Beaune, dont on s’essoufflerait à dénombrer les soirées mémorables de ses 32 éditions, vient d’être secoué par Castor et Pollux, le 3ème opéra mais 2ème tragédie lyrique de , dans la tellurique interprétation de à la tête de son , au cours d’une soirée qui impose désormais de façon indiscutable l’art du génial compositeur français mort il y a maintenant 250 ans.

On était loin de se douter, à l’été 74, lorsque tournaient en boucle sur nos platines, Les Indes Galantes, dans la passionnante version de Jean-Claude Malgoire (injustement jamais rééditée en CD), que l’enthousiasme pour Rameau allait prendre cette ampleur. Même doute en 1983 (1ère saison du Festival de Beaune, tiens !) lorsque Pier Luigi-Pizzi, mettait en scène à Dijon , ville natale du compositeur, pour le tricentenaire de sa naissance, des Indes galantes bien en deçà de leur sublime musique.

Le verbe des livrets de Rameau, qui pouvait faire sourire dans les années 70, nous fait au contraire mesurer tout ce que la langue française a perdu aujourd’hui dans le minimalisme de ses raccourcis, son fréquent manque de délicatesse, voire son obscénité.

Mais bien sûr, ce qui n’en finit pas d’obséder, c’est la hauteur des enjeux, auxquels on revient davantage que chez un Lully, plus décoratif (dans Castor et Pollux, c’est la relation, entre rivalité amoureuse et fraternité contrariée, de 2 frères que Jupiter immortalisera dans le ciel étoilé). C’est aussi la beauté du geste musical, la science de l’orchestration qui nous apparaissent aujourd’hui comme les prémisses de l’art révolutionnaire de Gluck (on l’a beaucoup dit) mais aussi du génie berliozien (l’utilisation des vents). Trois générations de compositeurs qui sont la belle chaîne française enfin révélée, en fin reconnue au fil d’une quarantaine d’années par des spectacles-phares (les géniales Boréades de Robert Carsen) mais aussi des manifestations exemplaires comme l’est le Festival International d’Opéra Baroque de Beaune (rebaptisé cette année pour cause de Cenerentola « Festival International d’Opéra Baroque et romantique »  Après Rossini, Berlioz ?)

Raphael Pichon, pour sa 5 ème apparition à Beaune (Magnificat en 2010, Dardanus en 2011, Hyppolyte et Aricie en 2012 et Passion selon St Jean en 2013), a donc choisi Castor et Pollux. Il a opté pour la version de 1754 de cet opéra où l’on passe de l’ombre à la lumière , version révisée (raccourcie, voire charcutée disent certains) en profondeur par Rameau lui-même, 17 ans après la première de 1737.

La version de Pichon est loin d’être une version de plus. Le très jeune chef français n’a pas à dépenser l’énergie d’Harnoncourt qui nous renseignait longuement en 1972, à la parution de son enregistrement de Castor et Pollux, sur les nécessaires questionnements relatifs à la part revenant au compositeur ou à des « arrangeurs expérimentés » dans les sources dont il disposait, et le travail de titan auquel il dut s’atteler pour révéler le chef-d’oeuvre. En bon légataire universel, Raphaël Pichon peut aujourd’hui consacrer toutes ses forces à la puissance d’une interprétation qui font tomber définitivement toutes les réserves que d’aucuns pouvaient formuler face à un art français souvent vilipendé au profit d’un pré musical soi-disant plus vert à l’étranger (rappelons qu’à l’instar de Colin Davis qui sut lire et enregistrer Berlioz, les « grands-parents de la musique baroque » habitent pour la plupart d’entre eux au-delà de nos frontières.) Les nécessaires travaux de défrichement du passé paraissent tout à coup bien timides face à ce déferlement d’invention musicale révélée par Raphael Pichon (la Marche fière de l’Acte II, l’annonce du Grand Prêtre au III), par une geste interprétative d’une attention jamais relâchée (les subtils retards tout de suspension où le chef semble fasciné tout autant par l’art du chanteur qu’il accompagne que par l’inspiration  musicale de Rameau lors de « Séjour de l’éternelle paix ».) Un dramatisme intense caractérise cette interprétation dirigée pourtant d’une façon très aérienne (que l’on retrouvera jusque dans la façon de faire saluer une équipe), mais hautement spectaculaire jusque dans l’utilisation des effets de tonnerre parfaitement réalisés dans le vaisseau idéal de la Basilique Notre-Dame. On ne se pose de surcroît jamais la question des tubes, captés que l’on est par une gestion hithcockienne des récitatifs.

Outre l’exemplarité de son ensemble orchestral (avec au cœur d’un ample continuo le clavecin précieux de ) et du Choeur (celui de L’Orchestre Pygmalion soi-même, très bien doté en ténors, espèce pourtant très rare), Raphael Pichon a su s’entourer d’une remarquable équipe de chanteurs, même si substantiellement renouvelée par rapport à celle de la tournée qui a transporté Castor et Pollux à Besançon, Paris, Bordeaux et Montpellier. Chaque voix tutoie les cîmes de l’hédonisme vocal, comme il est souvent d’usage à Beaune, (ce qui permet aussi de parvenir à faire le deuil de l’absence de mises en scène) avec une insolence qui est enfin l’apanage de cette musique virtuose, de mieux en mieux chantée au fil des ans.

est une Télaïre bouleversante, très juste au plan de l’expression scénique à laquelle Pichon offre un étale et très berliozien « Tristes attraits, pâles flambeaux » d’anthologie où l’on est suspendu à l’apesanteur des bassons, où personne, exécutants et auditeurs compris, ne souhaite que le temps ne s’arrête.

A l’opposé, , très belle Marguerite de la toute récente Damnation de Faust  du Staatsoper de Berlin, hypnotise avec une Phébé somptueuse. Elle est bien la magicienne que décrit le livret de Pierre-Joseph Gentil-Bernard (ainsi fut renommé par Voltaire soi-même l’originel Pierre-Joseph Bernard!), révélant un personnage souvent accusé de manquer de consistance (ah bon ?) L’irrésistible sommet « Esprits, soutiens de mon pouvoir » du début de l’Acte IV, la voit escalader toutes ses possibilités vocales, des aigus tranchants aux graves les plus abyssaux. On est à deux doigts de devenir italien et d’en redemander.

On pourrait croire sous-distribuée dans les petites interventions mentionnées dans le programme mais il n’en est rien : ces rôles brefs, en effet, nécessitent, notamment celui de l’Ombre, une virtuosité langagière autant que musicale qui trouve en cette récente Reine de la nuit carsénienne une interprète idéale.

Les hommes ne sont pas en reste : Le noble Castor de est une manière d’idéal ramiste. Remplaçant Stéphane Degout, initialement prévu, le Pollux de est une admirable révélation pour tous ceux qui ne connaissent pas encore cet impeccable jeune chanteur dont le devenir, au fil du concert, convoque peu à peu rien moins que le fantôme de Ludovic Tézier… Philippe Talbot impressionne fortement dans des apparitions aussi courtes que décisives (malheur à qui raterait « Eclatez, fières trompettes!»). Le Jupiter de Christian Immler, bien que de format plus modeste que ses deux imposants rejetons, complète de belle façon, avec , une des plus belles distributions qui ait résonné sous les voûtes de la Basilique Notre-Dame, où le Festival avait replié, comme c’est souvent le cas à Beaune (le bénéfice acoustique du lieu nous console toujours très vite),  les forces de ce concert initialement prévu dans la Cour des Hospices.

La merveilleuse famille baroque conçue par depuis 32 ans compte donc un nouveau membre avec cette interprétation de Castor et Pollux qui, hormis la goujaterie persistante de la téléphonie moderne obligeant Pichon et sa Télaïre à quitter le jeu une interminable minute durant (« Que le coupable se dénonce ! » ironisa malicieusement le chef) ne fut que bonheur croissant.  Elle vient d’être gravée, ce qui n’est que justice. Pour Pygmalion, bien sûr. Mais surtout pour le merveilleux Jean-Philippe. Dont on ne pourra dorénavant plus contester la place essentielle (goûtons en prime l’enthousiasme non-feint des Japonais présents à Beaune). Voici que Castor et Pollux émeut autant que Walkyrie. Un compositeur français est définitivement né. Enfin ! Bon anniversaire, monsieur Rameau !

Crédit photographique : © Gilles Brébant