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A Verbier, Harding fâché avec l’Italie

Disons-le d’emblée : n’est pas un chef pour l’opéra italien. Son bagage est vide de l’italianité que Puccini réclame, et de la dramaticité des latins pour que la musique de Don Carlo soulève l’émotion. Pourtant, le avait mis les petits plats dans les grands pour rendre ce concert inoubliable.

Dans le paquet cadeau, le au grand complet, tous les membres du et une distribution presque en tous points idéale. Sur scène près de deux cents musiciens et chanteurs pour rien !

Premier volet du Trittico, « Il Tabarro » n’est pas l’opéra le plus populaire de . Longtemps oublié au bénéfice du plus brillant « Gianni Schicchi », il retrouve aujourd’hui une deuxième jeunesse. Tantôt s’inspirant de valses populaires françaises, tantôt offrant les dissonances d’un orgue de barbarie désaccordé, l’aspect musical novateur que Puccini propose ici est des plus intéressant. De même, les ambiances du lieu et de la saison se révèlent dans cette partition comme la particulière pénibilité du métier de débardeur dans l’atmosphère étouffante de l’été. Or dans la direction d’orchestre de , rien de ces climats ne transparaît. Il se borne à donner les départs aux pupitres laissant cette soixantaine d’instrumentistes dans l’expectative d’un relent de drame qui n’arrive jamais. Dès que le volume de l’orchestre semble dépasser un certain niveau, il jette sa main gauche en avant pour étouffer le jeu.

Même les chanteurs ne parviennent pas à faire sortir le chef anglais de sa torpeur. Pourtant ce n’est pas faute à Barbara Frittoli (Giorgetta) de s’efforcer de donner corps à l’intrigue. Ni même l’excellente (La Frugola) dont la diction n’a d’égale que la profondeur et les couleurs de sa voix. De son côté, le baryton , la voix usée, peine dans ce rôle au-dessus de ses moyens actuels même si son air final est émouvant de désespoir et de hargne. Peut-être qu’une plus grande présence orchestrale lui aurait permis de pailler à l’émergence de ses limites vocales. Le ténor italo-brésilien (Luigi), jeune star montante de l’opéra manque encore de métier pour assurer son rôle. Si la voix reste inégale, parfois engorgée, ses aigus sont brillants.

En deuxième partie, les deux derniers actes du monument musical « Don Carlo » de Giuseppe Verdi sont à l’affiche. La scène s’ouvre avec l’air « Ella gammai m’amo » de Philippe II. Là, Daniel Harding offre de très beaux instants émergeant de la sublime musique de Verdi. Le solo de violoncelle est parfaitement joué, l’instrumentiste de l’orchestre semblant n’avoir aucune crainte de se retrouver seul devant une salle à l’écoute. Puis, dans un legato magnifique, la voix ample et profonde du basse russe fait merveille.

On se dit qu’enfin la soirée va démarrer. Las, lorsqu’arrive le formidable duo entre le Grand Inquisiteur (magnifique ) et le roi Philippe II (), ce qu’ils se racontent, la lutte de pouvoir entre ces deux figures et ce que Verdi en fait avec l’entrée des contrebasses (il y en avait huit au service de Harding !), eh bien…rien. On reste dans le moderato. Et le dialogue enflammé des deux protagonistes ne changera rien à la terne direction d’orchestre du chef anglais. La frustration est immense.

Dès lors, il ne reste plus qu’à apprécier les voix. Et elles sont belles. A l’exception de (Rodrigo) qui peine encore plus que pendant son précédant Michele de « Il Tabarro ». Certes, le tempo de sénateur pris par Daniel Harding pour accompagner son « O Carlo ascolta » ne pouvait aider le baryton italien à sortir noblement de son air.

Si Daniela Barcellona (Eboli) triche habilement, elle offre un personnage encore plein de hargne et de verve. Ses excuses (Piètà ! Perdon !) auprès de la Reine sont d’une beauté touchante et son « O don fatale ! » plein de véhémence donne le frisson.

Même si les attaques sont souvent légèrement en dessous du diapason, la soprano Lianna Haroutounian (Elisabetta di Valois) reste très convaincante. La voix est belle, chaude, capable de pianissimo d’un beau velours. Son « Tu che le vanità… » est superbement enlevé. Sans contredit l’une des plus prometteuses verdiennes de notre époque.

On attendait avec impatience la prestation du ténor italien (Don Carlo) que les récentes apparitions télévisées ont desservi son image par l’aspect cabot qu’il montre à l’occasion. Si son personnage prend des attitudes scéniques excessivement théâtrales, il faut lui reconnaître une voix solaire, aux aigus percutants et un investissement vocal de tous les instants. Son approche vocale de Don Carlo reflète parfaitement la jeunesse du personnage, la fougue de l’amoureux tels que Verdi la conçoit. Indéniablement, est une figure marquante de l’opéra italien d’aujourd’hui et, souhaitons lui qu’il ne succombe pas trop aux sirènes de la notoriété qui ont ruiné plus d’un chanteur aussi prometteur que lui.

Que dire de l’orchestre du sinon qu’il s’est rangé aux désirs inadéquats et affligeants de Daniel Harding. Dommage que cet opéra, l’un des plus beaux de Verdi, ait été si mal servi. A croire Daniel Harding fâché avec l’Italie. Peut-être a-t-il fâché l’Italie…lyrique, s’entend !

Crédits photographiques : © N.Brodard/Verbier Festival

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