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A Gstaad, Diana Damrau, Joseph Calleja et Antonio Pappano formidables complices

On imagine aisément qu’en jouant la musique de son cœur, de son esprit profondément italien, avec son , le chef d’orchestre (pourtant anglais de naissance) allait renverser les chaises. Il le fait au-delà de toutes les espérances. Ouvrant les feux avec l’ouverture du Barbier de Séville, la popularité de l’œuvre ne l’empêche pas d’en offrir une interprétation si chaleureuse et débordante de couleurs orchestrales qu’on a l’impression de discerner des accords, des sons, jamais perçus jusqu’ici. Rossini et Pappano complices, voilà créée une ambiance de ravissement total. Il n’y aura donc fallu que quelques minutes pour que le miracle opère et que l’auditoire soit submergé par la générosité de cette interprétation.

Le ton est donné. Des coulisses surgit le baryton chantant le fameux air  de Figaro. Malheureusement, bien vite, et malgré un soutien de chaque instant d’, malgré la présence scénique du chanteur, les imprécisions vocales de font surface. Les notes sont courtes, les aigus détimbrés et la justesse des notes n’est plus au rendez-vous. Pour qui a connu le beau chanteur, l’espiègle Don Giovanni, le grand Macbeth, l’admirable interprète mahlérien, le choc est violent. Méforme passagère ? Hélas, il semble que le mal soit plus profond et qu’après trente-cinq ans d’une brillante carrière…

Passés ces instants de gêne, on respire à nouveau avec un (lire l’entretien qu’il nous a accordé cet été) comme soucieux de redorer l’impromptue déception. Admirablement accompagné par un tout en subtilité, il entonne « Una furtiva lagrima » à faire pâlir d’envie tous les ténors de ces trente dernières années. Quelle voix, quelle douceur, quelle diction, quelle projection vocale, quelle intériorité. Avec des pianissimi indicibles, il nous emmène dans le plus beau des rêves amoureux. Lorsqu’en fin de son air il s’exclame : « Cielo ! si puo morir… », c’est avec ses notes qu’il nous emmène au ciel. Au septième !

On pense alors avoir touché aux plus hauts sommets. C’était oublier . En très grande forme, la soprano allemande prouve qu’elle fait partie des « grandes ». Certes, elle n’est pas Callas. Elle n’est pas Joan Sutherland. Quoique… Elle n’est pas Renata Tebaldi. Quoique… Elle n’est pas Elisabeth Schwarzkopf. Quoique… Elle n’est pas ces divas du passé, mais elle est elle-même et toutes celles-là en même temps. De Sutherland, elle a l’agilité. De Tebaldi, la grandeur de la voix. De Schwarzkopf, l’irréprochable technique.

Dans « Regnava nel silenzio » de Lucia di Lammermoor, s’abandonne. Laissant libre cours aux ondulations de son corps, elle se love avec délices dans la musique de Donizetti. Antonio Pappano pressentant l’émotion naissante fait jaillir son orchestre pour apporter aux mots la couleur et l’intensité qu’ils ne pourraient avoir par eux-mêmes. Submergée par le trouble de cette subite complicité, chante au-delà de la note, au-delà du mot, au point d’en oublier pendant un court instant l’exacte mesure de la partition. Un abandon des plus touchants illustrant la folie originelle de Lucia, les images du spectre de la jeune fille assassinée, toute cette première scène du drame de l’opéra de Donizetti.

Puis en duo avec , elle chante un « Sulla tomba » de Lucia di Lammermoor. Un moment de pur bonheur. Une saisissante complicité de la soprano, du ténor et de l’orchestre envahit la scène. Investissant son chant d’une formidable théâtralité, chaque geste de la soprano est juste, profondément ressenti sans jamais être inutile ni exagéré. Du très grand art. La grâce habite ces instants. Son partenaire ne s’y trompe pas lorsqu’à la dernière note de leur air, il prend le visage de la soprano pour appuyer avec respect son front contre le sien.

Pour l’air « E strano, è strano », « Follie, follie » et « Sempre libera » de « La Traviata » de Giuseppe Verdi, les critiques s’accordent pour décerner la version de référence de cet air sur l’enregistrement qu’en a fait Magda Olivero en 1940. Depuis vendredi dernier, l’interprétation de Diana Damrau a probablement remplacé cette version iconique. Ici elle offre l’agilité, la grandeur de voix, l’irréprochable technique, la théâtralité et l’émotion vivante de cet air. Dans sa voix comme dans son corps, il y a tout l’esprit du texte. Diana Damrau fait sienne l’incrédulité de Violeta à cet amour véritable, à cette folie amoureuse qui s’empare d’elle. Après la tendresse infinie de son « Ah quel amor ch’è palpito », l’éclatante libération de son « Gioire ! », le feu s’empare d’elle pour le final de cet air où les périlleuses vocalises sont offertes en apothéose de cet époustouflant final.

La grande forme de Joseph Calleja et de Diana Damrau, comme celle d’Antonio Pappano ont finalement bénéficié à qui, même avec ses problèmes vocaux, a pu donner une fin de concert correcte soutenu qu’il était par ses trois collègues. D’abord par Antonio Pappano  et la puissance du London Symphony Orchestra dans son interprétation de « Vision fugitive » de l’Hérodiade de Massenet. Puis par une Diana Damrau sensible et habitée aux larmes dans « Dite alla giovine » de La Traviata et par Joseph Calleja dans le bis que le baryton et le ténor ont donné avec le duo de Nadir et Zurga « Au fond du temple saint » des Pêcheurs de perles de Bizet.

Crédit photographique :  Thomas Hampson, Diana Damrau
; Joseph Calleja, Diana Damrau, Antonio Pappano;  ©Raphael Faux/Gstaad