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Paolo Carignani mène l’Amico Fritz au triomphe

A l’Est de la France, les raretés se poursuivent avec L’Amico Fritz de Mascagni proposé à Strasbourg.

Décidément, l’Alsace-Lorraine est aventureuse en ce début de saison. Après Owen Wingrave de Britten à Nancy, c’est au tour de l’Opéra national du Rhin de présenter L’Amico Fritz de , écrit juste après et cependant bien moins célèbre que son tube Cavalleria Rusticana. Et quoi de plus logique, en effet, que de monter à Strasbourg un opéra tiré de L’Ami Fritz, roman symbole de l’Alsace ? Pourtant cette comédie romantique et campagnarde due à la plume de deux lorrains, Emile Erckmann et Alexandre Chatrian, se déroule dans le sud du Palatinat, rattaché au royaume de Bavière dès 1816 puis à l’Allemagne, et le héros éponyme est d’ailleurs d’origine bavaroise.

Soyons sincères ! On craignait d’entendre une œuvrette dont la survivance n’était due qu’à quelques célèbres gosiers tentés par le « duo des cerises » ou désirant se produire en couple, l’exemple le plus récent étant Angela Gheorghiu et Roberto Alagna. On a eu le plaisir de découvrir dans son intégralité un ouvrage, certes sans complication ni velléité révolutionnaire, mais remarquablement construit et pleinement efficace en représentation scénique. Mascagni a composé une partition chatoyante et riche, d’une grande variété et bien éloignée des excès véristes de son époque, à laquelle manque seulement une plus grande unité stylistique.

L’écriture vocale met en valeur les chanteurs et quand ceux-ci sont du niveau de la distribution réunie par Marc Clémeur, le succès est au rendez-vous.  est un Fritz Kobus intense, solaire, puissant (parfois trop), à la technique solide et affirmée. Mais il sait aussi nuancer, connaît l’art des diminuendos sans toujours éviter l’écueil du détimbrage. L’acteur peut sembler plus pataud mais cela convient in fine au personnage. incarne une Suzel vibrante et passionnée, où sa voix de grand lyrique large et un peu corsée fait merveille. Impeccables également, le rabbin David sympathique et sonore de et la voix riche et passionnée de en Beppe complètent un casting sans fausse note.

Mais le véritable artisan de la réussite du spectacle reste le chef , visiblement convaincu de l’intérêt de l’ouvrage. Sa direction énergique et enthousiaste, d’un tempo allant et soigneusement contrastée transcende l’, qui offre en retour une plénitude sonore, une ferveur amoureuse des cordes et une saveur piquante des bois d’une authentique italianité et d’un lyrisme débordant.

« Il faut prendre tout cela au pied de la lettre » affirme le metteur en scène . Et dans les deux premiers actes, il s’en tient avec justesse et réussite à une illustration simple sans être simpliste, modeste, respectueuse, ancrant les figures dans le réel de la campagne du XIXe siècle, allant jusqu’à introduire de vraies poules dans la cour de la ferme de Suzel. Certes, les décors de Vincent Lemaire sont d’un dépouillement extrême, que ne parviennent pas à enrichir les vidéos parcimonieuses d’Isabel Robson et, surtout, les riches costumes aux drapés volubiles de sont tout sauf crédibles ou adaptés au monde rural du livret (mention toute spéciale aux robes de Suzel, bien peu adéquates pour une fille de ferme cueillant des cerises ou nourrissant ses poules). Pourquoi alors abandonner ce parti pris de naturel bucolique au troisième acte ? retombe alors dans les lourdeurs coutumières d’une mise en scène qui se veut signifiante, introduisant sans justification un dédoublement vidéo décalé des personnages ou l’apparition sibylline d’un Beppe ailé tombant des cintres, tel l’Ange Gabriel de l’Apparition, pour terminer sur un duo où les deux amoureux se tournent le dos… Malgré ces regrettables préciosités de mise en scène, le public a su faire une accueil triomphal et mérité aux chanteurs, au chef et à l’orchestre.

Crédit photographique © Alain Kaiser