Nancy ose un Owen Wingrave à grand spectacle

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 5-X-2014. Benjamin Britten (1913-1976) : Owen Wingrave, opéra en deux actes sur un livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle de Henry James. Mise en scène et conception vidéo : Marie-Ève Signeyrole. Décors : Fabien Teigné. Costumes : Yashi. Lumières : Philippe Berthomé. Réalisation vidéo : Collectif Idscènes. Avec : Ashley Riches, Owen Wingrave ; Allen Boxer, Spencer Coyle ; Chad Shelton, Lechmere ; Orla Boylan, Miss Wingrave ; Katherine Broderick, Mrs Coyle ; Judith Howarth, Mrs Julian ; Kitty Whately, Kate ; Mark Le Brocq, Sir Philip Wingrave / le Narrateur. Chœur d’enfants du Conservatoire régional du Grand Nancy, Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Ryan McAdams.

owen_wingrave_lorraineL’Opéra de Lorraine ouvre sa saison avec une rareté de Britten.

Owen Wingrave est une œuvre rare et rarement représentée. L’avant-dernier opéra de , conçu spécifiquement pour la télévision en 1971, n’a ainsi connu sa création scénique en France qu’en octobre 1996 à Colmar par l’Atelier du Rhin. L’Opéra national de Lorraine lui donne toutes ses chances avec une production étonnamment spectaculaire pour un ouvrage si intimiste.

Tiré comme Le Tour d’écrou d’une nouvelle de , Owen Wingrave narre les déboires d’un fils de bonne famille anglaise, aux ancêtres couverts de gloire sur le champ de bataille, qui renonce par conviction philosophique à la carrière militaire qu’on lui imposait. Désavoué par ses proches, sommé de prouver qu’il n’agit pas par couardise, il y trouvera la mort. Une touche de fantastique et de surnaturel, le thème de l’innocence perdue de l’enfance et l’antimilitarisme du livret, en pleine guerre du Vietnam, voilà autant de sujets chers à et qui ont éveillé son intérêt.

Afin d’assurer les rapides changements de scènes et les effets de fondus enchaînés que permettait aisément la télévision, le metteur en scène a opté pour un dispositif scénique unique (Fabien Teigné), impressionnante structure métallique aux transformations multiples, tenant de l’univers mental et onirique, du praxinoscope (ce jouet optique animant les images et ancêtre du cinéma) et de la plateforme pétrolière en mer. Uniformément gris – les seules touches de couleur étant les ocres, pourpres et rouges des costumes de Yashi –, constamment mobile, animé par des ombres chinoises, illustré par des vidéos de ciels nuageux et menaçants, de mer démontée ou des gros plans des chanteurs, ce décor intrigue au départ mais parvient remarquablement à y singulariser les ambiances : univers viril et bodybuildé voire violent (passage à tabac des plus faibles) de l’école militaire, société refermée sur elle-même et oppressante, carcérale du manoir de la famille Wingrave. L’espace de jeu central où se jouent les affrontements prend l’aspect d’un ring de boxe cerné par les silhouettes des illustres ancêtres. Cependant, la plus discrète direction d’acteurs, si elle caractérise assez nettement les personnalités, creuse assez peu leur psychologie.

owen_wingrave_lorraine2La distribution exclusivement anglophone est parfaitement idiomatique, tant en style qu’en prononciation. est un Owen Wingrave touchant par sa droiture morale et son courage face à l’adversité, nuançant à l’infini chacune de ses interventions au risque d’être couvert dans le registre grave. Son mentor est quasiment aussi jeune que lui ; y déploie sa voix de baryton étonnamment douce et jamais autoritaire, dans une composition pétrie d’humanité. La connotation homosexuelle de leur relation n’a pas échappé à qui conclut leur dernière rencontre par un baiser sur les lèvres. est comme toujours impeccable en Lechemere, camarade d’Owen un peu dépassé par les événements et inconscient des enjeux, quoique la voix tende à se serrer dans l’aigu. est une parfaite Miss Wingrave, rigide, intolérante et vociférante, tout comme d’ailleurs la Mrs Julian de Judith Howarth. Britten n’a pas été tendre avec les femmes dans cet opéra puisque la seule touche de compassion échoit à la Mrs Coyle de Katherine Broderick, toute de rotondités maternelle et vocale, et que la seule écriture authentiquement lyrique revient à la Kate infantile pleinement assumée par . En Général et surtout en Narrateur de la légende maudite des Wingrave,  est superbe d’intensité et de puissance d’évocation.

Dans la fosse, le tout jeune se dépense sans compter avec conviction et assure, dès la première, précision et synchronisation parfaites. Seul le réglage de l’équilibre sonore, qui couvre souvent les chanteurs, reste perfectible. Dans cette partition difficile, aux polyrythmies complexes et sollicitant énormément les cuivres, l’ se montre aguerri et convaincant de bout en bout. En dépit de la brièveté de ses interventions, le Chœur d’enfants du Conservatoire régional du Grand Nancy, superbement préparé, apporte une touche magique aux senteurs d’au-delà. Donné d’une traite sans entracte, cet Owen Wingrave marquera durablement les esprits.

Crédit photographique : © Opéra national de Lorraine

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