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Une viole d’amour et un alto pour l’hommage à Luigi Nono

Deux altos et un violon sur la scène de l’Amphithéâtre Bastille et autant d’oeuvres sollicitant ces instruments (huit au total dont deux créations mondiales), s’inscrivaient dans le cycle des concerts en hommage à initié par le Festival d’Automne 2014.

Cinq pièces aussi courtes que contrastées se succédaient dans une première partie invitant les interprètes en soliste ou en duo. et « ouvraient le bal » avec Paraphernalia pour deux altos de , une pièce au titre peu commun où la dimension chorégraphique du geste instrumental participe de la stylisation du tout. L’archet gettato des deux interprètes jouant en léger décalage engendre l’énergie motrice d’une écriture toujours animée de frêles mouvements mécaniques et dont la matière filtrée oscille entre sensualité et rugosité. L’élégance, la souplesse et la théâtralité du jeu des deux musiciens ajoutaient à la délectation sonore de ce « galop » d’ouverture.

Seul sur scène, défendait ensuite avec beaucoup de panache l’oeuvre de son père, Gérard Tamestit. Cante jondo, inspiré par un poème de Garcia Lorca, est une sorte de « mélologue » combinant le jeu de l’alto et la voix de l’interprète. La ligne instrumentale très articulée ménage de grands écarts de registres évoquant, sous l’archet puissant de l’interprète, le profil ornemental et la cambrure du chant andalou.

La violoniste était au côté d’Antoine Tamestit pour interpréter ensuite Ständchen für Tini de , un bicinium très frais et souriant sous les deux archets, écrit dans les règles du contrepoint « par papa » pour compléter l’album de famille. S’enchaînaient directementLes Trois pièces pour violon et piano de Kurtag: jeu presque atone (Eine Blume fûr Tabea), musique de l’effleurement et vibrato à peine consenti (Vie silencieuse), discours prononcé « à haute voix », direct et sans appel, (Private Letter to Andras Szöllösy); ce sont de courts messages, elliptiques autant qu’essentiels, adressés par le compositeur à ses proches.

La première partie du concert s’achevait avec la création de Weariness Heals Wounds (La fatigue guérit les blessures), une oeuvre d’une grande fulgurance que la compositrice autrichienne dédie à Antoine Tamestit. L’altiste est phénoménal par la puissance de son geste et la virtuosité qu’il déploie au sein d’une écriture éruptive et cursive, d’une grande plasticité, dont il communique la tension quasi expressionniste.

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D’avantage concentrée autour de la personnalité de Nono, la seconde partie de la soirée débutait avec l’oeuvre en création de , commande du Festival d’Automne. Footfalls and echoes: omage to Luigi Nono (Pas et échos, hommages à Luigi Nono) est écrit pour viole d’amour (celle de Garth Knox) et alto; L’oeuvre investit certains domaines chers au Vénitien: le mouvement du son dans l’espace – celui que parcourt Antoine Tamestit au cours de l’oeuvre – et l’assistance de l’électronique qui amplifie ici la viole d’amour enrichie de ses cordes sympathiques: « … pendant que la ligne d’alto cherche son chemin, la viole éclaire par résonance le trajet déjà parcouru » explique le compositeur. A l’image de cet artiste aussi fin que profond, l’oeuvre tire son mystère et sa part émotive d’un flux sonore singulier dont la spontanéité et l’imprévisibilité en font naître le charme et la poésie.

L’oeuvre électroacoustique Für Paul Dessau, dont la projection sonore était assurée par Vincent Laubeuf et la technique Motus, met à l’oeuvre « le son contestataire » du compositeur engagé qu’était Nono, rendant hommage à l’engagement du compositeur allemand Paul Dessau. Laissant entendre les témoignages vocaux de Lénine, Lumumba, Che Guevara, la pièce joue sur la superposition de différentes strates sonores dans un espace très saturé et la distorsion systématique et critique des sonorités.

Sans doute pour terminer le concert comme il avait commencé, sous le signe de la danse, et Antoine Tamestit jouaient in fine Trois esquisses de Heinz Holliger, trois miniatures à l’écriture ciselée et inventive, Pirouettes harmoniques, Danse dense et Cantique à six voix. Dans cette dernière pièce, il est demandé aux deux instrumentistes de compléter la polyphonie en chantant, un exercice des plus exigeants et un rien risqué, surtout en fin de concert!

 Photo : Antoine Tamestit (c) Antoine Larrayadieu/Naïve