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Le Petit Prince sublimé par Michaël Levinas

C’est la première fois, du moins en langue française, que Le Petit Prince fait l’objet d’une adaptation pour l’opéra. Michaël Levinas en rédige lui-même le livret et s’empare de l’outil électronique pour servir le langage du merveilleux.

« J’ai voulu un Petit Prince qui ne soit pas un moraliste mais plutôt un guide qui nous emmènerait en voyage à la quête du sens de l’existence » précise le compositeur, qui reste très fidèle au texte d’Antoine de Saint-Exupéry – réécrit au présent – tout en le resserrant et en en soulignant la portée universelle. La complicité du public aidant, s’agissant d’un conte si populaire, Levinas laisse se déployer un imaginaire sonore poétique autant que facétieux qui touche les adultes autant que les enfants. En témoigne l’écoute silencieuse et captivée d’un jeune public venu très nombreux à l’Opéra de Lille, parfait écrin pour ce spectacle de dimension intimiste. Rappelons que ce cinquième ouvrage lyrique de Michaël Levinas, donné à Lille en création française, est co-produit par l’Opéra de Lille et celui de Lausanne. Le public parisien le découvrira en février 2015 au Théâtre du Châtelet.

On est d’emblée saisi par la fulgurance du Prologue conjuguant l’électronique et la vidéo: une voix off – celle de Saint-Exupéry – s’inscrit sur des vrombissements de moteur et le défilement de formes sombres, entre drones et nuages menaçants, rappelant le contexte des années de guerre où paraît Le Petit Prince. Les interventions toujours bienvenues de la vidéo – les chiffres du financier, le champ de roses… –  et les lumières de Fabrice Kebour apportent leurs touches de fantaisie et d’artifice dans la mise en scène somme toute épurée de Lilo Baur, conçue dans un décor unique. Le personnage du Petit Prince est celui des aquarelles de Saint-Exupéry auxquelles les magnifiques costumes de Julian Cruch font aussi référence.

Si l’orchestre – celui de Picardie bien conduit par Arie van Beck – reste traditionnellement dans la fosse, Michaël Levinas conçoit un dispositif sonore qui lui permet une véritable « mise en scène » du son projeté dans la salle à travers les haut-parleurs. Un piano et deux claviers électroniques, reliés à un système de transformation en direct, libèrent des effluves sonores étranges, colorent l’espace scénique de halos d’harmoniques somptueux ou engendrent des bruits monstrueux qui servent la dramaturgie, comme les borborygmes « glouglouteurs » de l’ivrogne qui ne manquent pas leur effet comique autant qu’extraordinaire. Multipliant les procédés de morphing des sons, qui semblent parfois faire surgir des voix de la fosse, l’électronique assume une bonne part du merveilleux et favorise l’interaction dynamique entre le monde instrumental et les chanteurs.

La vocalité est un terrain fertile pour Levinas qui laisse là aussi s’éployer son imagination en lien avec la fantaisie et la poésie du conte. Sont évoquées, dans les intonations du Petit Prince notamment, les figures de Cherubino, d’Yniold, de l’Enfant et les Sortilèges… qui passent comme autant de clins d’œil au monde de l’enfance. S’exerce également dans l’écriture vocale un art de la courbe, élégant et singulier, qui fait constamment ployer les lignes mélodiques et génèrent parfois des glissades sur lesquelles dégringole le rire du Petit Prince.

Dans le rôle titre, Jeanne Crousaud est un soprano colorature merveilleusement agile qui assume une partie très exigeante sans aucune défaillance; la voix est lumineuse et fraiche, avec une parfaite clarté d’élocution et des vocalises joliment timbrées. L’ensemble du plateau est en tout point remarquable et joyeusement animé. Le ténor Vincent Lièvre-Picard/L’Aviateur est un partenaire à la hauteur (personnage et non narrateur chez Levinas), d’une diction très claire. Les barytons Virgile Ancely et Benoît Capt, qui ont à charge plusieurs personnages, révèlent un potentiel vocal et des talents scéniques remarquables tout comme les « Roses » de Catherine Trottman et Céline Soudain. L’apparition de Rodrigo Ferreira dans sa gaine de serpent longiligne est une vraie trouvaille. Séducteur et amusant, irrésistible en serpent siffleur et renard finaud, le contre-ténor virtuose exerce sur scène une présence magnétique.

Autant d’atouts pour un spectacle qui parvient à nous immerger une heure trente durant dans la sphère mystérieuse et surréelle du conte que la musique hautement sophistiquée de Michaël Levinas sait magnifiquement sublimer.

Photo : © Marc Vanappelghem 

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