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La Saint-Matthieu dirigée par Christoph Prégardien

Après avoir chanté l’Évangéliste près de 150 fois, c’est comme chef d’orchestre que le ténor aborde aujourd’hui la Passion selon Saint-Matthieu à l’Arsenal de Metz. À mi-chemin entre romantisme et vision « historiquement informée », sa lecture se révèle forte et originale.

Suite au succès remporté en 2012 avec la Passion selon Saint-Jean, donnée au cours d’une tournée de treize concerts, c’est avec la Saint-Matthieu que se poursuit aujourd’hui la collaboration entre et le ténor allemand . Si la lecture de ce dernier atteste l’assiduité de ses fréquentations avec les grands chefs du renouveau baroque – rien moins que Nikolaus Harnoncourt, Ton Koopman, Gustav Leonhardt, Philippe Herreweghe, Sigiswald Kuijken… –, elle n’en reste pas moins imprégnée des racines romantiques qui marquaient encore, dans les années 1960 et 70, la vision de chefs plus traditionnalistes tels Karl Richter, Karl Münchinger, Neville Marriner, et bien d’autres encore… Optant pour des tempi singulièrement allants, notamment au cours des airs de la première partie, la direction de Prégardien n’hésite pas quand il le faut à tirer la ficelle du « pathos », notamment au cours de la deuxième. Ainsi la décision, avec le choix du baryton-basse , de faire du Christ un héros « romantique » digne et touchant dans sa faiblesse et dans sa fragilité humaines, participe résolument d’une telle esthétique. En revanche le traitement parfois « violent » des instruments tirerait plutôt l’ouvrage vers la lecture « baroquisante » à laquelle nous sommes désormais habitués. De cette tension entre deux visions de l’œuvre découle une interprétation forte et vibrante, d’une rare intensité et d’une incroyable virtuosité orchestrale, qui à aucun moment ne peut laisser indifférent l’auditeur néophyte ou aguerri.

La réussite de la soirée tient également, en grande partie, à l’incroyable qualité du Chœur Balthasar Neumann qui connaît sa partition comme sa poche. Sachant émouvoir dans la sobriété et la simplicité des « chorals », l’ensemble se rit des difficultés techniques et vocales des morceaux musicaux plus éprouvants. Utilisant toutes les nuances d’une palette dynamique et expressive d’une grande richesse, le chœur livre une lecture qui, à n’en pas douter, fera date dans l’histoire de l’Arsenal.

Le niveau des solistes était malheureusement plus moyen, à commencer par celui des dames. Même si elles ne déméritent à aucun moment, la soprano et la mezzo ne font montre ni l’une ni l’autre de qualités particulières. Chez les messieurs, on aura certes apprécié le portrait émouvant de , mais cela est au prix d’une voix considérablement usée et affaiblie. La basse Martin Berner n’aura pas laissé de souvenir impérissable. Le jeune affiche quant à lui une voix et une énergie insolentes, qui lui laissent sans aucun doute présager une carrière aussi brillante que celle de son père. On aura gardé pour la bonne bouche le merveilleux Évangéliste de , au chant subtil et percutant et à la présence dramatique indéniable.

Très belle soirée, donc, dans la tradition des festivités pascales à venir.

Crédit photographique : Christoph Pregardien © Marco Borggreve