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La Flûte enchantée à Bâle, légère et revigorante

La Flûte enchantée a encore des choses à dire. Même dans cette nouvelle production bâloise (quatrième mise en scène lyrique de , jeune metteuse en scène issue du théâtre), toute de légèreté, où le minimalisme scénique parvient aussi à engendrer poésie et émotion.

Jets de fumée latéraux, lointaine rampe de projecteurs au sol, serpentine forêt de cordages glissée des cintres : ainsi démarre le tube de Mozart dans un Stadttheater envahi par un public de tous âges. Cet espace va voir défiler un Tamino en uniforme de premier de la classe, un Papageno torse nu posé sur la rosace d’une virevoltante jupe florale, trois dames rendues siamoises par la chevelure, une Reine de la nuit dont la perruque à la Marilyn ne parvient pas à masquer la banalité du costume (« Que fait la Reine de la nuit pendant la journée ? » s’amuse à questionner le programme), une Pamina aux cheveux bleus vraiment quelconque (« Pourquoi les princesses doivent-elles toujours être belles ? » continue de questionner ledit programme), un classe Sarastro, maître d’une société dont les vêtements donnent le ton d’une sortie de Siècle des Lumières, avant la grande bascule dans la Révolution industrielle : une certaine aristocratie est à l’œuvre, un clergé de nonnes en roue libre (ironiquement campé par des hommes), ainsi qu’un Tiers-État aux corps fatigués mené par un Monostatos grimé en squelette. D’immenses constructions de bois qui font songer à Piranèse, voire à Léonard de Vinci, avec escaliers, roues, poulies, hélice, sont halées sur la scène. Tour à tour véhicules, chambres, terrasses, cachots, elle sont aussi le symbole d’un imaginaire architectural qui invite à lever les yeux. Il faut un peu de temps pour s’habituer à ce décor qui prend l’air de toutes parts, mais qui, peu à peu, génère une certaine poésie et même de très beaux moments d’émotion : ainsi quand Pamina chante son air en descendant le grand escalier hélicoïdal actionné par les garçons ou encore au moment des épreuves, lorsque la totalité des modules s’assemble enfin pour former le parcours de toutes les tentations. Évacuant eau et feu, la mise en scène nous indique clairement que l’épreuve à l’œuvre est celle qui agite certain héros galactique à la mode, voire l’humanité toute entière : basculer ou non du côté obscur. A la fin, , avec son Tamino de dos, fasciné par les échafaudages, et sa Pamina face public avec un visage des plus torturés, se démarque du happy end habituel en nous suggérant qu’une future nouvelle Reine de la nuit entre peut-être en gestation à cet instant. Tel est l’original enseignement bâlois de cette juvénile lecture d’un opéra que l’on croit tous connaître par cœur.

Jeunesse que l’on retrouve dans une distribution touchante mais un peu inégale : le Tamino du prometteur , engagé jusqu’à la fêlure dans son second air, la Pamina d’Anna Gillingham, à la voix encore un peu verte et à la peine scénique dans le costume le moins seyant du spectacle, la Reine de la nuit de curieusement plus à l’aise dans la virtuosité impeccable que dans l’élégie, doivent s’incliner devant la séduction vocale du Sarastro impérial de Callump Thorpe, comme du Papageno de , tranquille héritier des illustres titulaires l’ayant précédé. Monostatos, que la mise en scène rend moins secondaire, est solidement incarné par un . La Papagena de Maria Carla Pino Cury, une fois échappée de sa « burqua de cheveux », est irrésistible dans son duo, chanté et mis en scène avec une parfaite musicalité sur une balançoire. Le trio des Dames est impeccablement apparié, encadré par le soprano précis et lumineux de . Comme dans tous les enregistrements célèbres, les rôles brièvement essentiels du Sprecher et des Hommes en armes sont confiés à des stars-maison, ici respectivement et . Les courtes interventions des trois enfants issus du Knabenkantorei de Bâle recueillent une ovation méritée.

La direction de file elle aussi avec l’impatience de la jeunesse  (a-t-on déjà entendu fin du I aussi véloce ?), bouscule quelques choristes au passage, génère parfois quelques décalages (dus peut-être aux ajustements de dernière minute : un Tamino et une Reine de la nuit remplacés in extremis, cela fait beaucoup) mais n’entache pas une soirée revigorante.

Crédits photographiques : Sandra Then