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Moses und Aron par Romeo Castellucci ou le triomphe de l’image

La transposition en DVD du Moses und Aron signé par le remuant  à l’Opéra de Paris en 2015 souligne la difficulté qu’il y a à rendre justice à une mise en scène dont les aspects radicaux sont conçus pour être vus de loin et dans le feu de l’action. Une captation vidéo pour les inconditionnels du metteur en scène.

Lors des représentations données à Bastille en octobre 2015, nous avions souligné la singularité de la mise en scène de  et indiqué un certain nombre de ses éléments saillants, du magnétophone Revox représentant le Buisson ardent à l’impressionnant bœuf charolais (Easy Rider à l’état-civil) incarnant, au sens propre du terme, le Veau d’or, en passant par les coulures de goudron sur tout et tout le monde, symbolisant la dégradation de l’humanité par l’idolâtrie de l’image.

Au visionnage vidéo, où la caméra fixe et augmente les effets, on retient d’autres images, comme le bâton de Moïse devenu un vaste engin spatial, le corps de femme nue qui tombe  littéralement d’une longue faille où se mêlaient moult corps nus et qui restera longtemps à terre de dos avant de revenir debout accompagnée et partiellement protégée de figurants, le défilement rapide de mots de maladies (et pas les plus bénignes), ou encore les figurants blancs qui s’enfoncent dans un bassin dont ils ressortent intégralement souillés de noir, Aaron qui émerge d’une masse de bandes magnétiques.

Castellucci soigne indubitablement son sens de l’image qui dérange, en jouant sur les rouages psychologiques de notre relation à la souillure, à la nudité, à la maladie, à l’abandon, à la mort. Dans le feu de l’action, dans le gigantisme de la scène de la Bastille, dans le noir anonyme de la salle de spectacle où chacun fait sa propre introspection et fixe son regard selon son désir, ce jeu du metteur en scène avec notre moi intime peut indubitablement faire son effet. Dans l’éclairage ordinaire et prosaïque de notre intérieur domestique, devant notre écran de télévision, le regard non pas libre mais forcé par la réalisation à regarder ce que nous devons voir (gros plans sur le goudron répandu sur le taureau Easy Rider, sur les corps nus emmêlés de la faille, sur le défilement des noms de maladies etc.), ce jeu apparaît rapidement comme une manipulation de nos affects.

Pour rendre justice à l’importance du livret, le choix a été fait d’une bande inférieure large qui rend le texte très lisible et réduit d’autant la surface disponible pour l’image (au format 2:20), et donc le confort visuel, surtout lorsque comme dans l’Acte I, la scène baigne longuement dans un flou laiteux.

Dans le combat éternel du Verbe contre l’Image, de la pureté surhumaine face aux compromissions trop humaines, c’est bien l’Image qui l’emporte dans cette production, du moins telle qu’elle est restituée sur ce DVD. Un paradoxe au regard de l’intention d’ de faire de cet opéra le triomphe du Verbe.

Sur le plan de l’interprétation musicale, l’engagement des interprètes et des chœurs est irréprochable, mais pour une approche moins psychanalytique et plus « opératique » de cette oeuvre exigeante et fascinante, les mélomanes se reporteront avantageusement à la production spectaculaire de Willy Decker de 2009 (1 DVD EuroArts, Clef ResMusica) ou à celle très sombre de Wolfgang Gussmann de 2006 située dans l’Allemagne nazie (1 DVD Arthaus Musik, 2006, sélectionné par le Guide des DVDs de musique classique de Maxime Kaprielian et Pierre-Jean Tribot, ed. Symétrie). Sans oublier le film pionner de 1975 en décor biblique de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.

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