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Mirages par Sabine Devieilhe : fantasmes de l’Orient

Après Le grand théâtre de l’amour consacré à Jean-Philippe Rameau (Erato, 2013), après Mozart-The Weber sisters (Erato, 2015), le troisième opus de , autour du répertoire français du début du XXe siècle, vient de paraître.

Le choix d’une thématique tournée vers l’orientalisme n’est pas la plus grande preuve d’originalité imaginable, mais la programmation finale présentée dans cet enregistrement l’est nettement plus. Autour de Lakmé, qui fut la première motivation de la soprano colorature pour proposer ce disque à son public, les « classiques » côtoient les raretés, les styles et les époques se mêlent sans s’entrechoquer, l’écriture modale et la polytonalité s’enchevêtrent avec cohérence, les prouesses vocales font écho à des lignes épurées. Les airs d’opéra avec orchestre s’enchaînent aux mélodies avec piano avec une intelligence et un naturel confondants, alors que les fantasmes orientaux se succèdent, dans un renouvellement toujours bien amené. Le plaisir est évident à l’écoute des Quatre poèmes hindous de , chef-d’œuvre auquel la notoriété fait injustement défaut, mais grâce aussi au Rossignol de Stravinsky, d’une modernité jubilatoire, et au Voyage de , sombre mélodie où « le plus beau voyage est celui fait en rêve ». Elle est irréelle, vraiment, la voix de cette artiste, notamment dans l’introduction inspirée, a cappella, d’une précision absolue, de l’air de Pelléas et Mélisande de , « Mes longs cheveux descendent ».

Spontané et élégant, le chant aérien de est d’une maîtrise admirable. Mais qu’importe la tenue parfaite du contre-ut qui conclut le premier air « Le jour sous le soleil béni » (Madame Chrysanthème d’), un exemple parmi tant d’autres des suraigus impressionnants de la chanteuse, peu importe son assurance dans le médium et sa technicité aiguisée, peu importe la virtuosité affirmée ou encore son traitement exemplaire de la ligne dans l’air des clochettes de Lakmé… C’est grâce à sa profondeur, à sa générosité évidente et à sa capacité à déployer une captivante dramaturgie que Sabine Devieilhe se distingue et émerveille par son chant.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la jeune femme est bien accompagnée pour mener à bien ce projet de bout en bout. défend ce répertoire avec son orchestre en déployant un jeu subtil en couleurs, une souplesse agréable, et en réinventant un nouvel orientalisme via une sonorité éclatante. Tout en retenue, , dans les trois mélodies où le piano seul accompagne (La Romance d’Ariel et La Mort d’Ophélie d’, Le Voyage de Koechlin), laisse quant à lui une place de choix à la voix. « Celle qui vient est plus belle » (Thaïs de Massenet) réunit enfin un trio d’un charme fou, entre le mezzo saisissant de et le soprano séduisant de . Irréel comme un mirage, ce disque existe pourtant bien !

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