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Turandot lyrique et moderne à la Deutsche Oper Berlin

En reprenant une énième fois la production de Turandot de créée en 2008, la Deutsche Oper montre à nouveau sa capacité à traiter avec la plus belle intelligence le répertoire lyrique. Offrir le rôle-titre à permet d’entendre une voix moins dure qu’avec les habituées du rôle, entourée d’une distribution de grande qualité et d’un chœur propulsé parmi les meilleurs grâce à l’arrivée de cette saison, quand en fosse fait ressortir les merveilles de la partition d’orchestre.

Depuis 2008, la production de de Turandot aura permis d’entendre d’abord Lise Lindström, Catherine Foster, Erika Sunnegårdh, et maintenant . Cette dernière n’est pas aujourd’hui ce que l’on attend fréquemment du rôle, c’est-à-dire une soprano dramatique également Elektra, dans la continuité de Birgit Nilsson. Lorsqu’elle touche à cet opéra de Richard Strauss, Merbeth n’est que Chrysothémis, mais cette tessiture offre justement au dernier grand rôle de Puccini plus de lyrisme, tout en déployant une exceptionnelle puissance jusqu’au dernier duo. La scène des énigmes montre les progrès de la chanteuse dans le répertoire italien, remarquable ici comme à son dernier air, superbe Del primo pianto, auquel ne manque qu’un surplus de charisme scénique.

Psychologique et centré sur la violence autant que sur la folie humaine, Fioroni ne place pas l’action dans un lieu repérable. Il met la masse du peuple face au public sur des chaises numérotées, et laisse en hauteur la nomenclature dirigeante, sauf lorsque Turandot doit se prêter à poser des énigmes comme pour un jeu télévisé où le perdant laisse la vie. Les ministres, affublés alors d’une robe de mariée ou d’un amas d’os comme en portaient les sorciers des tribus cannibales, cherchent à ramener le conte moderne vers les tourments des ancêtres, toujours latents dans nos sociétés actuelles.

Le rôle de Calaf revient à , spécialiste de Puccini qui avait su remplacer et surpasser Antonenko à Milan avec Riccardo Chailly en 2015, mais a aussi porté le rôle à Naples, Chicago, Rome ou Munich, ainsi que déjà sur cette scène trois ans plus tôt. La voix s’est quelque peu durcie ces dernières années, parce que ce rôle sans y paraître est l’un des plus lourds du répertoire, bien que le ténor y montre toujours une superbe puissance. Il réussit un magnifique Nessum Dorma autant qu’un touchant Non piangere Liù. Dans le personnage d’amour de Liù, qui donnera par sa mort le goût du bonheur à Turandot, Cristina Pasaroiu ne parvient pas à marquer autant que sur cette même scène l’an passé en Magda dans La Rondine. Elle développe toutefois une femme touchante, vibrante même dans la première partie de l’air juste avant sa mort.

semble bien remis de dernières années difficiles et livre un Timur sensible, le souffle parfois court, donnant de la crédibilité à ce vieux protagoniste, tandis qu’un autre chanteur statutaire, Peter Maus, délivre depuis la création et dans toutes les reprises de la production une superbe froideur en Empereur Altoum. Byng Gil Kim tient un Mandarin de qualité dès sa première intervention au début de l’acte I, quand des trois ministres, Dong-Hwan Lee en Ping et Ya-Chung Huang en Pang convainquent, mais laissent avant tout ressortir le Pong d’ par sa présence scénique autant que par la clarté de sa voix et sa parfaite prononciation de l’italien.

Le a toujours fait partie des meilleurs et le prouvait encore cette dernière décennie sous la direction de William Spaulding, surtout dans le répertoire germanique. Mais depuis cette saison est arrivé de Glyndebourne , et au risque d’exagérer, la prestation aussi exceptionnelle dans Turandot que celle incroyable d’Aida en octobre nous fait maintenant penser qu’il a propulsé le chœur parmi les cinq meilleurs du monde, aux côtés des ensembles du Royal Opera House et du Metropolitan Opera. Chaque apparition montre une ferveur autant qu’une italianité que l’on ne connaissait pas à cette formation souvent trop massive. La délicatesse du Nessum Dorma ou la violence contenue pour faire parler Liù à l’acte III exaltent tout particulièrement ces parties.

À cela s’ajoute la direction superbe de finesse d’, chef trop peu invité qui avait déjà pris en 2015 dans cette fosse la place qu’occupait auparavant pour cette œuvre le regretté Jesús López Cobos. Très différemment de cet autre très grand chef, trop peu considéré face à des noms mieux markétés, Vedernikov applique à cette partition une modernité autant qu’une légèreté qui lui rendent grâce, avec un climax dans le traitement de l’orchestre lors de la scène des énigmes. Le chef magnifie également le Finale de , dans la version non coupée par Toscanini. Avec environ trois minutes de plus que celle habituellement validée, ce choix présente nettement plus de détails, en plus de montrer de difficiles harmoniques qui revalorisent le travail effectué par le compositeur après le décès de Puccini, et semble être actuellement la meilleure version possible pour achever l’opéra, devant la réorchestration de Berio ou la clôture de l’ouvrage juste après la mort de Liù.

Crédit photographique : © Bettina Stöß