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Une nouvelle vie pour Salomé à Essen

Haute tension à l’Aalto-Musiktheater d’Essen pour cette nouvelle production de Salomé. Un orchestre survolté et fascinant au service d’une mise en scène d’une grande intelligence et qui renouvelle complètement notre perception de l’héroïne straussienne.

Ceux qui ont adoubé un peu vite en maîtresse hors-pair de divertissements lyriques haut de gamme seront tentés de revoir leur jugement avec cette Salomé allemande qui, juste avant une Lulu chilienne pour l’été prochain, vient s’ajouter à une belle poignée d’indices (Castor et Pollux, Les Pigeons d’argile, La Calisto, Platée, et même Hansel et Gretel). Un silence impressionnant, une bordée de hurlements de joie sitôt le dernier projecteur évanoui disent mieux que les mots, l’accueil fervent venu cueillir la énième version d’un opéra dont l’on croyait tout savoir. Exit le décor unique avec citerne et pleine lune de la terrasse d’Hérode. Exit l’orientalisme commodément décadent de Wilde, dont les oripeaux du dépaysement faisaient suffoquer une intrigue bien planquée dans l’inconscient d’un défilé de monstres (palme régulièrement attribuée à la Princesse de Judée), judicieusement mis à distance du spectateur. Et si le monstre n’était pas celle à laquelle on nous a fait accroire ? Un petit retour en arrière s’impose.

Une courte mais inductive séquence arrachée à la vidéo-surveillance d’une demeure nantie raconte, de six à dix-huit ans, les anniversaires de la petite Salomé. Du cadeau d’une boîte rose délicatement ouverte à celui d’une boîte rose dédaignée, l’on comprend très vite que l’enfance de la fille d’Hérodiade a été irrémédiablement fissurée par son beau-père. Secret de famille qui sera dévoilé en détail dans une déchirante et jamais aussi bien nommée qu’ici Danse des sept voiles. À l’opposé de cet Hérode balancé en plein repas de famille, Jochanaan, jusqu’au bout sourd aux sollicitations sincères de Salomé qui l’a imaginé « prophète » d’une porte de sortie de l’enfer (elle va jusqu’à voiler sa propre chevelure pour le rassurer), ne brille guère plus par sa peur panique des femmes. Le monologue final, totalement relu à cette aune, où l’on voit Salomé s’adresser en vain, non plus à une tête sanguinolente, mais à un Jochanaan bien vivant mais toujours autiste, est un des moments les plus denses d’une soirée haletante. Contre toute attente, garde l’image emblématique de la tête coupée pour un bref baiser qui n’aura plus alors d’autre fonction que de permettre à l’héroïne de se libérer d’un monde d’hommes (spectateurs compris ?) qui avaient trop longtemps fait d’elle un monstre alors que tout simplement l’un désirait trop, l’autre pas assez.

Le décor bi-polaire rotatif de nous fait passer de l’office de la demeure d’Hérode (le service de sécurité est en pause, on s’affaire en cuisine) à la chambre de Salomé envahie de boîtes-souvenirs (les cadeaux empoisonnés d’une enfance trop choyée?) où l’on s’invite pour un ultime anniversaire à la Festen. Entre les deux, un bref plan du fond de la cave, d’où tonne la voix de Jochanaan, incise la rétine : une petite Salomé en tutu, broyée dans l’obscurité sous un faisceau de lumière. Instant terrible que les yeux de la vidéo relaieront sporadiquement en gravant sur ces murs qui ont eu des oreilles les stigmates des stations du chemin de croix de l’héroïne.

D’une précision de thriller, la direction d’acteurs s’appuie sur une équipe constituée principalement des membres de la troupe d’Essen. L’Hérode de (savoureuse entrée façon « c’est la chenille qui redémarre… ») ne laisse vraiment rien paraître des sévices, révélés en avant-propos de la représentation, d’une allergie au pollen. Pas d’Hérodiade en fin de parcours avec le chant puissant (et sachant infléchir la conclusion de certaines phrases avec une véhémence assez irrésistible) de Marie-Helen Joël. Le Jochanaan d’, superbe stature scénique mais réserve de souffle intrigante, prend toute sa mesure lorsque sa voix est distribuée de moult endroits de la salle : c’est une conception du personnage vraiment intéressante que d’en avoir fait la conscience noire des protagonistes et qui, une fois libérée de la cave où on l’avait enfouie, n’y reviendra plus et hantera les lieux jusqu’au-delà du quatrième mur. Un excellent quintette de juifs, un gracieux Narraboth (), un Page fervent () : de ce petit monde des comprimarri, généralement interchangeables jusqu’à l’indiscernable dans Salomé, se détache spectaculairement le Premier soldat de , sorte de Günther Groissböck en devenir. et étaient loin de se douter combien allait porter haut la conception juvénile de cette Salomé en jean et baskettes. Les couleurs sombres de la voix font craindre le déficit de rayonnement nécessaire à Ich bin Salome Prinzessin von Judäa, mais la chanteuse impose peu à peu autorité, tranchant et puissante plénitude.

fait de l’immense fosse de l’Aalto-Musiktheater un puits à sortilèges (et l’on sait combien la partition du jeune Strauss en est parsemée), de son rutilant Essener Philharmoniker une terrifiante machine à fantasmes. Lorsqu’on apprendra cruellement, après la représentation que, suite à un problème technique, cette Salomé avait été amputée de son effet le plus  spectaculaire (au finale, le décor du vieux monde d’Hérode et de Jochanaan reculait jusqu’à l’imperceptible pendant qu’à la rampe, Salomé, tournée vers le spectateur, entrait dans une nouvelle vie), on n’en mesurera que plus encore la force, après celle d’Olivier Py, de cette date dans l’histoire de l’œuvre. Joyeux anniversaire, Salomé !

Crédits photographiques : © Martin Kaufhold