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Le festival Manifeste hors les murs

Dans le cadre de Manifeste mais sans électronique pour autant, l’ensemble L’Instant Donné et fêtent au Nouveau Théâtre de Montreuil la sortie d’un double CD monographique sous le label NoMadeMusic.

vient sur scène pour présenter les œuvres du concert, avec cet humour en filigrane qu’il manie en virtuose. Après Instant tonné, vignette musicale de deux minutes que le compositeur a écrite pour l’ensemble en 2006 (la plaque à tonnerre très en dehors), suivent deux œuvres inscrites dans le premier CD. Cassation d’abord, une composition de 2003 pour clarinette, trio à cordes et violon que Pesson qualifie « d’hyper toccata » (du verbe toccare qui signifie toucher). Une virtuosité tactile y est recherchée, sur les cordes (jouées le plus souvent sans archet), autant que sur le piano, voire sur la clarinette, frottée en surface : un univers bruité donc, à bas voltage, relevant d’une technique instrumentale très singulière où le son s’efface parfois sous le geste qui le produit. Celui des musiciens de L’Instant Donné est aussi alerte que précis, au sein d’une écriture dont ils détaillent les moindres détours.

La transcription est un exercice éminemment pessonien. Celle de l’Élégie en la bémol majeur de Wagner ne prend que deux minutes avant les Cinq chansons (1999) pour mezzo-soprano et petit ensemble, sur des textes écrits sur mesure par Marie Redonnet. Chaque miniature esquisse un décor et évoque un emploi féminin : La chanteuse des rues, La porteuse d’eau, La stripteaseuse du Mac Do… La voix (celle de un rien tendue) reste syllabique mais observe le ton distancié et la stylisation chers au composition. La partie instrumentale (flûte, clarinette et trio à cordes), aussi délicate qu’ingénieuse, apporte ses couleurs, locales parfois, comme ces petits tambours de bois (piano fermé et percuté, tapping sur les cordes) pour l’ambiance sub-saharienne de La porteuse d’eau : autant de tableaux savoureux qu’il eût fallu écouter dans une acoustique plus favorable.

Suite des Cantates, donnée en création mondiale, est une transcription pour ensemble instrumental de Cantate égale pays, trois pièces pour chœur, instruments et électronique (commande de l’ en 2010) qui figurent en tant que telles dans le double album. La transcription concerne uniquement les deux premières cantates, Jachère aidant et God’s grandeur. Pesson l’a réalisée à la demande de L’Instant Donné qui souhaitait une version « portable » de cette partition, sans voix ni électronique. Éloge de la brièveté, ces neuf numéros pour ensemble instrumental incluant un mélodica et autres sifflements aussi délicats qu’hyper-aigus, réunit les Intermezzi, nombreux dans l’original, et quelques passages sollicitant la voix chantonnée et parlée de nos instrumentistes « tout terrain ». La trame sonore ainsi épurée, qu’infiltre le climat poétique, est d’une beauté absolue, invitant à une expérience d’écoute dans le son et l’émotion qu’il concentre.

En 1994, Gérard Pesson écrivait La lumière n’a pas de bras pour nous porter, une œuvre pour piano à la mémoire de Dominique Troncin. La pièce explore l’effet bruité des ongles de l’interprète en glissando sur le clavier : un défi pour qui choisit de transcrire la partition en 2007, à la demande de L’Instant Donné. Harpe préparée, zarb sous les doigts experts de , bruit doux des archets col legno et scintillement délicat du carillon sont les atouts d’une instrumentation qui conserve le piano originel : le revêtement est aussi léger que féerique, donné à entendre sous le geste zélé des musiciens au complet. L’auditeur dispose des deux versions dans l’enregistrement, au début et à la fin du premier CD.

La voix et l’électronique, partenaires de l’

Sur le plateau du Théâtre de Gennevilliers cette fois, deux pièces mêlant la voix, les instruments et l’électronique sont à l’affiche, invitant l’ et son chef .

Donné en création mondiale, Réplicas du Chilien Fernando Munizaga est une réflexion sur toutes les répercussions, physiques et mentales, d’un tremblements de terre. Celle du Chili tremble au quotidien, fait remarquer le compositeur, qui a voulu traduire ce sentiment d’insécurité voire de panique qui étreint les habitants victimes des séismes. La salle de concert « vrombit et tremble » sous l’action de « percussions augmentées ». Caisse-claire avec timbre, cymbales, gong et plaques métalliques sont placés au pourtour de la salle ainsi qu’au sein du public et réagissent aux impulsions de l’outil informatique. Le livret en plusieurs langues d’Irène Gayraud passe principalement par la voix du comédien – Yann Boudaud au sein de l’ensemble instrumental. Munizaga fait appel à la traduction homophonique (outranspo), qui joue sur le son de la langue et entretient la polysémie. La voix chantée (, à cour, en dehors du plateau) est au cœur du travail du compositeur, une voix « auscul(p)tée » selon son terme, dont le grain et la gutturalité deviennent matière expressive. Dans l’atmosphère bruissante et réverbérée de ce sound-theatre, la tension est entretenue par le comédien en parfaite synergie avec un geste instrumental toujours très heurté. à la direction et aux manettes en sont les maîtres d’œuvre exemplaires.

Le concert se poursuit sans entracte avec une reprise bienvenue, celle de La Muette de , un monodrame pour soprano, ensemble et électronique créée en 2012 à l’Espace de projection de l’Ircam. Le livret conçu par la compositrice, et traduit en persan par Baharé Khadjé-Nouri, prélève quelques extraits du récit de Chandrott Djavann, romancière et essayiste d’origine iranienne qui dénonce la condition de la femme en Iran. Cinq séquences sont reliées par des interludes instrumentaux et l’intervention d’une voix off. C’est celle de l’héroïne Fatemeh, une adolescente de quinze ans condamnée à mort par pendaison. Dans les prisons des Mollahs, Fatemeh écrit l’histoire de sa tante et l’amour fusionnel qu’elle a éprouvé pour cette femme libre, « scandaleusement différente », tête nue et cigarette aux lèvres, devenue muette « pour ne pas trahir ».

a préféré le persan (avec sur-titrage en français), langue aussi belle que mystérieuse pour nous, dont elle a exploré en profondeur la dimension sonore pour constituer, selon ses termes, « un matériau phonologique », avant de travailler la dimension sémantique.

entre en scène pieds nus, vêtue d’une robe de toile grossière, les cheveux tirés sur une raie médiane : l’incarnation du personnage est saisissante, dont la voix flexible et virtuose déploie ses facultés inouïes d’étendue et de timbre (son registre grave est étonnant) pour servir la beauté et l’intensité du texte… mais dans la retenue, en évitant le pathos, la langue persane mettant de la distance vis à vis du contenu émotionnel. L’ensemble instrumental Court-Circuit, en très grande forme, répercute et amplifie la voix au sein d’une écriture ciselée autant que colorée. Les interludes instrumentaux, parfois très courts mais subtilement instrumentés, sont une respiration bien sentie au sein du récit. Quant à la partie électronique (), autonomisée par un système de « suivi audio », elle réverbère un matériau issu du traitement des sonorités instrumentales et sculpte l’espace dramaturgique. Raréfiée et suffocante, l’atmosphère des dernières minutes nous prend littéralement à la gorge, traduisant tout à la fois l’horreur de l’acte insensé et la nécessité de « faire résonner par la musique cette voix inaudible ».

Crédits photographiques : Gérard Pesson © C. Daguet / Éditions Henry Lemoine ; Florence Baschet © M. Delogu

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