ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Le legs RCA d’Emanuel Ax dans une brique

RCA dépose entre nos mains la somme discographique d’ chez ce label, conditionnée dans un coffret de 23 disques, regroupant aussi bien ses enregistrements en solo que ceux de musique de chambre, de récitals de mélodies et de partitions concertantes, et même une page pour piano, chœur et orchestre.

Dès le tout premier album d’, gravé dans les studios new-yorkais de RCA après sa victoire au Concours de piano en 1974, ses interprétations portent l’empreinte caractéristique de son jeu tel qu’on le connaît de nos jours, en nous charmant par la mise en valeur du côté chantant de la ligne mélodique, la clarté du timbre, la netteté des phrasés et la sensibilité à leur finition. Cette approche se conjugue à la modération dans le choix des moyens expressifs, mais également à une certaine prévisibilité et, dans les climax, parfois, à une tension dramatique à notre sens insuffisante.

Pour les œuvres pour piano seul, on retient de cet album un bouquet de compositions de Fréderic Chopin, notamment les Sonates n° 2 et 3, de même que les Ballades, marquées par le souci du respect du texte et de l’objectivité, mais surtout par le sens parfait de la forme, un élan juvénile et la musicalité apollinienne, perceptible aussi bien dans la pureté du ton que dans la poésie lumineuse des phrasés. Puis, la Sonate n° 23 en fa mineur op. 57, dite l’Appassionata, de , dont l’exécution, gravée en 1980, séduit par un geste architectural grandiose et des sonorités chatoyantes, agrémentées çà et là de trilles perlés. En fin de compte, last but not least, on distingue l’excellent disque Schumann (Humoreske op. 20 et Fantasiestücke op. 12), enchanteur par la simplicité, tout autant que naturel, dansant, en quelque sorte spacieux, constituant un magnifique mélange de mélancolie et d’ardeur, par instants pénétré de l’esprit de rigolade, d’autres fois d’une douceur angélique.

Pour ce qui est des interprétations de musique de chambre, mettons en avant le disque regroupant le Quatuor avec piano op. 47 et le Quintette op. 44 de , dont la lecture se voit assurée par Emanuel Ax et le Cleveland Quartet, en appréciant leur jeu vigoureux et rythmique (et pourtant pas expansif), à la fois brillant et lyrique, doté d’un sens narratif développé et, par moments, rhétorique. Et ce, bien que les cordes nous paraissent trop sèches et dépourvues de profondeur et de rondeur. En outre, retenons les deux récitals de lieder de Schubert (Schwanengesang et La Belle meunière), pour lesquels le baryton Håkan Hagegård séduit par la limpidité d’une voix de velours, d’une étendue dynamique et d’une intensité dramatique rares, marquée dans les climax par un vibrato imposant. À son tour, Ax – à la recherche de moyens d’expression plutôt mesurés – convainc aussi bien par la précision et la légèreté du toucher que par la suggestivité.

En ce qui concerne les œuvres pour piano et orchestre, notre attention se porte sur deux gravures. D’abord, celle du Concerto en mineur op. 15 de , pour lequel le jeu d’Emanuel Ax est saturé de remarquables effets de demi-teintes ; l’accompagnement du dirigé par  assure à cette interprétation la fluidité et offre une large palette de couleurs satinées. En second lieu, un enregistrement public, datant du 2 février 1983, de la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre en ut mineur op. 80 de Beethoven, pour laquelle Ax propose une prestation flamboyante et énergique ; , à la tête du , nous fait percevoir, à travers un vaste éventail de nuances baignées dans la beauté et l’homogénéité du chant du chœur, une saisissante puissance évocatrice et une emphase expressive. Pour les deux concertos de Chopin, notons que l’enregistrement ultérieur d’Ax, accompagné de l’Orchestre de l’âge des Lumières sous la baguette de Charles Mackerras, et réalisé sur un instrument historique par Sony (et donc absent de ce coffret), nous semble plus éloquent, surtout qu’ici la direction d’ n’est pas en harmonie avec la grammaire du langage chopinien : entre autres, le chef essaie de présenter cette musique dans l’optique d’un Chopin compositeur symphonique, ce qui est, dans ce cas, une entreprise manquée.

Voici une parution permettant de connaître une grande partie du legs discographique d’Emanuel Ax, offrant aussi bien des prestations réussies que des lectures moins notables, parfois en raison des choix interprétatifs de ses compagnons de studio. Attention : comme signalé ci-dessus, on ne trouvera pas ici les enregistrements que le pianiste a fait réaliser chez CBS Masterworks Records puis Sony à partir de 1987.