ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Electr()cution trace son sillon dans la ville de Brest

Le festival Electr()cution, emmené par son directeur Philippe Arii-Blachette, fait passer le courant dans la ville de Brest, et, pour cette sixième édition, jusque dans le pavillon polaire d’Océanopolis.

À l’ouest de tout, la ville de Brest n’en est pas moins fort dynamique, où les diverses pratiques artistiques et les institutions qui les abritent ont développé des partenariats et une synergie qui optimisent la qualité des projets et des manifestations. Soutenu par la Scène nationale du Quartz, hébergé dans les locaux du centre d’art contemporain Passerelle et en lien avec le Conservatoire et la scène des musiques actuelles (La Carène), le festival Electr()cution fait la part belle aux musiques mixtes (instrument et électronique) voire aux œuvres acousmatiques (projetées à travers les haut-parleurs) ou mixées en direct. À la veille de passer la main, après de nombreuses et belles années consacrées à la direction du Conservatoire de Brest et à Sillages (l’ensemble brestois qu’il a créé), a souhaité dresser un panorama de la musique latino-américaine (Argentine, Mexique et Chili). Sont conviées la jeune génération et celle qui la précède, compagnons de longue date de l’, que avait à cœur de réunir avant son départ. Précisons que son successeur, , compositeur et chef d’orchestre trentenaire, est lui-même argentin.

C’est une vingtaine de flûtistes, ceux du Conservatoire à Rayonnement Régional de Brest, qui ouvrent la manifestation avec Marelle, une œuvre pédagogique écrite par Daniel D’Adamo, compositeur argentin basé à Strasbourg où il enseigne au Conservatoire et à la Haute École des Arts du Rhin. Marelle est une pièce mixte qui intègre la dimension de l’espace et les « techniques de jeu étendues » sur la flûte (slaps, bruits de clés, souffle, etc.) auxquelles s’initient les jeunes instrumentistes. Ils sont répartis en six groupes, sous la direction de , saxophoniste de Sillage. À la console, Matias Fernandez, jeune RIM (Réalisateur Informatique Musicale), assure la projection du son sur un dispositif octophonique fort bien sonnant.

Sa tâche est plus délicate dans le second concert de la soirée puisque trois des six pièces à l’affiche d’« électr()Latino » font appel à la transformation du son en temps réel. revient sur scène avec quatre saxophones pour interpréter La nuit cyclique au jardin Ts’ui Pen du Chilien , élaborant sur chaque instrument une trajectoire sonore et sa réponse électronique. Celle du sax baryton magnifiée par la sonorité profonde de Stéphane Sordet fascine autant qu’elle séduit. Il s’agit également de « temps réel » dans L’air cassé de la carapace pour accordéon et électronique de la Catalane Ariadna Alsina Tarrés. Véritable performance physique pour l’interprète – vaillante Céline Rivoal – la pièce est aussi concentrée qu’énergétique. Elle relève d’un travail très fin sur le grain, les allures et le nuancier de couleurs, autant de paramètres relayés par l’électronique avec une belle efficacité. À la trompette (et ses quatre sourdines), Johann Nardeau nous épate dans Metallics de Yann Maresz (monégasque quant à lui). Il s’agit de sa pièce de Cursus (comme l’était la précédente) où le compositeur joue en virtuose de l’ambiguïté entre l’image sonore réelle et son double synthétique. Si la pièce très/trop courte de l’Argentin ne laisse pas le temps de s’installer véritablement dans le son, Tiento du Mexicain , superbement interprétée par Ingrid Schoenlaub, et plus encore Ignoto Cantu, dirigée par , retiennent toute notre attention. La finesse des textures microtonales et l’alliage des couleurs – le vibraphone d’ – mixées à l’électronique confèrent mystère et profondeur à « ce chant inconnu ».

Le lendemain, après le concert foisonnant (« Work in progress ») des élèves de composition du CRR de Brest, un bus nous conduit à… Océanopolis, la destination étant restée secrète jusqu’à l’arrivée : cap donc sur le Pavillon polaire et les terre de l’Arctique et de l’Antarctique où manchots et phoques sont au rendez-vous. Le concert est sous casque, qui permet une libre déambulation dans les couloirs de l’aquarium. L’artiste sonore Maxime Dangles, associé au projet Sonars, est allé recueillir auprès des chercheurs du CNRS les sons inouïs des fonds marins qu’il va mixer ce soir en direct. Si la performance sonore de quelques quarante-cinq minutes, un premier jet dit-il, n’est guère convaincante, la magie opère via l’ambiance bleu marine des casques lumineux et le spectacle des phoques dansant derrière les vitres de l’aquarium.

Retour sur le plateau de Passerelle le lendemain, avec le concert monographique très attendu de , compositeur franco-argentin bien connu qui présente son cycle des Traces. Les six premières (plus exactement les Traces II à VII), pour instrument soliste et électronique en temps réel, ont été enregistrées par l’ensemble Sillages en 2009 sous le label Sismal records. L’ensemble donne ce soir les six autres (de VIII à XIII), d’une durée moyenne de dix minutes, qui feront prochainement l’objet d’une seconde gravure. Matalon opte désormais pour le temps différé, un faux temps réel plus sécurisant pour le concert, exigeant un « clic » dans l’oreille de l’interprète pour la synchronisation avec la partie électronique. Ce cycle « in progress » (une quatorzième Trace pour guitare vient d’être créée à Bâle), appartient à ce que le compositeur nomme son « journal intime », qui accompagne pas à pas l’évolution de son cheminement compositionnel.

Intimiste et très ouvragée, Trace VII pour violon et électronique (2012) invite à une écoute aigüe un rien malmenée par le contexte encore bruyant de la salle. Matalon y réalise un travail très fin sur la matière sonore, creusée, filtrée, bruitée par les ressorts de l’électronique. Le jeu virtuose de engageant toutes les ressources de l’archet (rebond, impact, percussion, etc.) engendre une polyphonie éblouissante jusqu’au poudroiement spectaculaire des dernières secondes. Plus extravertie et non moins séduisante, Trace XII (2017) pour harpe met à l’œuvre la synthèse granulaire et l’exploitation des sons abyssaux et résonnants, source d’illusions acoustiques étonnantes. La partie de harpe acrobatique est jouée avec une aisance et une souplesse sidérantes par la jeune dont on découvre ce soir l’immense talent. Vibratile et aventureuse, dans les registres extrêmes de l’instrument notamment, Trace X pour accordéon (2014) regorge de trouvailles, Matalon travaillant à l’organicité de la matière entre les deux sources sonores. Souverain, fait valoir tout à la fois l’énergie du geste et la richesse des couleurs sur son instrument « augmenté ». Brillante et joueuse, Trace XIII pour piano (2018) engage elle aussi le geste et la technique digitale du pianiste. s’y emploie avec fougue, balayant allégrement tout le registre du clavier et ses quelques notes atones aussi inattendues que facétieuses. L’électronique agit davantage sur la résonance de l’instrument, sa trace à proprement parler, projetée et démultipliée dans l’espace. Il existe deux Traces (I et IX) pour violoncelle, témoins de l’évolution stylistique du compositeur. La seconde (2014) est plus courte, intégrant dans la partie électronique quelques sons aquatiques plutôt rares dans l’ensemble des Traces. Le champ d’action sur le violoncelle s’est élargi et diversifié, Matalon recherchant une interaction plus étroite entre le son acoustique et sa réponse électronique. Ingrid Schoenlaub en détaille l’écriture avec un engagement de tous les instants. Joueuse voire théâtrale, via les sourdines qui « déguisent » le son (on pense à la Sequenza de Berio), Trace XI pour trombone est donnée en création française. C’est une sorte de joute sonore de l’instrument avec l’électronique, dans une ambiguïté recherchée entre les deux sources. Des graves somptueux à la frange aigüe de son registre, le tromboniste Jules Boittin s’acquitte des difficultés de la partition avec une agilité et une sensualité du jeu qui séduisent, refermant cette seconde partie du cycle des Traces dans la plénitude du son. Saluons l’efficacité et la concentration de Matias Fernandez, épaulé par le compositeur à la console, sans qui rien ne parviendrait à nos oreilles.

Il est tard (23h) mais le public est resté pour le second concert de la soirée. C’est la compositrice britannique Natasha Barrett qui est à la console, assurant la projection de ses trois pièces à l’affiche. Basée aujourd’hui à Oslo où elle enseigne l’électroacoustique, Natasha Barrett partage son activité de compositrice entre l’acousmatique, les pièces mixtes, les installations sonores et ses collaborations avec la danse et le théâtre. Glacial loop et Remote gate, les deux pièces acousmatiques qui débutent le concert sont extraits du cycle Microclimates et témoignent de sa proximité avec la nature et ses manifestations sonores. On est d’emblée séduit par la qualité du son projeté et la profondeur de l’espace qu’elle parvient à suggérer. Des qualités qui se retrouvent dans Dusk’s Gait, pièce acousmatique toujours, où l’imaginaire sonore de Barrett est à l’œuvre. Sagittarius A* (2017) pour violon et électronique est la pièce centrale du concert (31 minutes), une longue trajectoire narrative sollicitant à la fois le temps réel et le temps différé. est de nouveau sur le plateau, équipé d’un micro fiché sur son violon. Sagittarius A* est une pièce redoutable pour l’interprète, par la diversité de son écriture et les contrastes ménagés d’un « tableau » à l’autre. Elle laisse l’imagination de l’auditeur vagabonder librement même s’il est question de trou noir, de voyage dans la forêt norvégienne et du mystère qui en émane. Le collier et autre accessoire que Lyonel Schmit pose sur les cordes du violon pour en modifier la qualité de son est une touche indéniablement féminine apportée à cet itinéraire aussi mystérieux que mouvementé.

Electr()MAO (avec l’ordinateur), Electr()Mix (avec la danse Hip Hop), Electr()Flash (avec les capteurs de geste)… animeront une quatrième et dernière journée « grand écart », soulignant l’aspect interdisciplinaire et protéiforme inscrit dans l’ADN d’un festival en pleine vitalité.

Crédits photographiques : © Chuiton Guy