ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Koma à Dijon, apprivoiser le néant

L’Opéra de Dijon conclut en beauté son audacieuse saison lyrique avec la création française de Koma. Une immersion sensorielle totale, de bout en bout saisissante.

, compositeur autrichien né en 1953, a subi toutes les immersions de son temps : l’électroacoustique avec Gösta Neuwirth, l’enseignement de , les cours d’été de Darmsatdt, les stages de l’Ircam, avant le grand plongeon dans la musique spectrale de Gérard Grisey et Tristan Murail. Tout cela s’entend dans Koma. Haas, bien que se définissant comme l’héritier de Giacinto Scelsi, voit « l’opéra » (les guillemets sont de lui) comme « un théâtre des émotions ». Ce qu’est Koma, coproduit avec le Stadttheater de Klagenfurt, créé en 2016 au Festival de Schwetzingen, qui noie l’auditeur de lentes nappes spectrales tendues par un orchestre presque classique : douze cordes, sept vents, deux jeux de percussions, un accordéon, un troublant clavier accordé microtonalement (pour explorer le monde entre les intervalles traditionnels). Les voix recherchent la voie de l’expression immédiate sans emprunter le chemin accidenté des montagnes russes sérielles. Est-ce à dire que son accès est réservé à une poignée de thuriféraires ? Au disque, peut-être. À la scène c’est une totale réussite que ce spectacle, un des plus étonnants de l’année qui s’achève.

Dans une chambre d’hôpital, une femme, Michaela, gît en coma vigile (état de conscience minimal), veillée par deux médecins, trois infirmiers (rôles parlés), entourée de son mari, de son beau-frère et amant, de sa sœur, de sa fille Barbara, laquelle a découvert le corps de sa mère en hypothermie au sortir d’un bain dans un lac d’hiver. Également convoqué, le fantôme de la mère de Michaela, génitrice hurlante à la main leste et aux invectives assassines (« J’espère que tu perdras ton enfant. Je te souhaite la mort, mon enfant. ») qui tente d’apporter quelques éléments d’explication relatifs à ce qui fut peut-être un suicide.

Du huis-clos minimaliste installé par le livret de Klaus Händl, Haas, qui a composé en 2006 un concerto pour lumière et orchestre (Hyperion), saisit cette fois l’occasion de donner à voir, avec l’appui du metteur en scène , ses interrogations quant à la peur du noir d’une époque condamnée à l’omniprésence des sources lumineuses. Pour des raisons de sécurité, les salles de spectacles se sont vues sur-équipées de lumignons anxiogènes indiquant les issues de secours. Certaines salles de cinéma vont même jusqu’à installer lesdits lumignons en bordure d’écran, gêne manifeste pour l’œil du cinéphile comme pour le travail du cinéaste. Même Bayreuth n’a pas été épargné et a dû revoir à la baisse le Gesamtkunstwerk de son concepteur. Sur cette invasion sécuritaire qui prive metteur en scène et spectateur d’effets spécifiques, le Koma de Haas est la revanche inespérée. Le compositeur tire profit du coma de Michaela pour ramener le public 150 ans en arrière, en un temps où Richard Wagner pouvait inviter les ténèbres dans sa Musique de l’Avenir, un temps où les habitants des villes avaient encore vue sur le cosmos stellaire.

Koma vise trois ambitieux niveaux de mise en scène : celui des relations familiales (le décor de la chambre avec les protagonistes traditionnellement éclairés), celui des interventions médicales (le même décor avec les personnages réduits à l’état de silhouettes par un contre-jour) et enfin le plus étonnant, celui celui du coma : noir profond pour tous, fosse comprise ! Les musiciens compensent la disparition du chef par une autonomie auditive invisible, tandis que le spectateur, immergé avec délice dans les ténèbres épaisses, se voit invité, de longues minutes durant, à rien moins que la confrontation avec le néant.

L’Opéra de Dijon a bien fait les choses : concis autant que précis, le dramaturge maison Stephen Sazio prévient que la moindre source lumineuse détruirait l’immersion envisagée, qu’il y aura sevrage de sur-titrage (le très conséquent programme de salle a été offert en amont) et rassure avec humour sur le fait que le personnel se tient à disposition dans le cas où l’immersion confronterait par trop certaines sensibilités à leur propre néant.

Le spectateur bon élève ne rencontre de fait aucune difficulté à suivre le fil de l’intrigue, et peut tout à loisir se laisser hypnotiser par la beauté des nombreux tableaux surgis du noir le plus total et y disparaissant tout aussitôt. Une sensationnelle vidéo de László Zsolt Bordos abolit toute distinction entre le réel et le virtuel dans la chambre envahie de lignes qui la redessinent à l’envi. C’est une expérience totalement aboutie, un Gesamtkunstwerk de notre Temps. Le spectateur sent le temps et l’espace ne faire plus qu’un pendant les 120 minutes de la partition, évidemment donnée sans entracte.

L’interférence est parfaite entre rôles chantés et rôles parlés en langue allemande. Excellemment choisis et très investis, le soprano invisible de (la voix de la gisante résonne par onomatopées des hauteurs de la salle), celui de , le baryton sobre de , le contre-ténor de (l’amant mais aussi la terrifiante marâtre) font jeu égal avec les comédiens. Que soit émergé ou immergé dans la fosse, la concentration musicale du ne connaît pas d’intermittence. Une soirée addictive, déjà inoubliable, que devraient à présent s’arracher les maisons d’opéra.

Crédits photographiques : © Gilles Abbegg