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Grand cru vocal et choral au Festival de Wallonie à Namur

Le Festival de Wallonie à Namur, axé cette année sur nos « racines » culturelles et musicales, revient à  ses fondamentaux dans les deux concerts auguraux : l’exploration du répertoire ancien et l’expression chorale sous touts ses formes. Le Huelgas Ensemble de y va d’un passionnant programme couvrant six siècles d’histoire de musique, tandis que le et le , sous la direction experte et inspirée de Leonardo García Alarcón proposent l’essentiel Saül de Haendel, rare de ce côté du « Channel ».

A Floreffe, les voix et les voies de l’ancienne union européenne selon le Huelgas Ensemble.

Déjà invité voici quatre ans, le Huelgas Ensemble trouve cette fois en l’Abbaye de Floreffe le juste écrin sonore pour mettre en valeur un programme aussi rare qu’intelligent, déjà proposé au festival Resonanzen de Vienne l’an dernier. L’ensemble, réduit ce soir à une dizaine de solistes vocaux, prend possession de la nef en son beau milieu et adopte, comme souvent, diverses dispositions toutes inspirées de l’orbe ou de la croix. Chacune des deux parties du concert explore indépendamment les deux axes de la polyphonie savante ou populaire européenne.
La première,  horizontale dans son soucis de linéarité textuelle, revisite le modèle hexacordique, depuis l’ Ut queant laxis de , harmonisation originale mais assez stricte du célèbre hymne à Saint-Jean-Baptiste attribué à Guido d’Arezzo à la base de notre solmisation latine, jusqu’à l’extinction des feux renaissants sous un splendide Agnus dei dû à la plume tardive de Francesco Soriano, en passant par un court et amusant motet profane italien anonyme du XIVᵉ siècle, le monumental et fervent  Fremuit spiritu Jesus de Clemens non papa.
La seconde partie, plus verticale, explore le ferment harmonique et polyphonique ,dans ses expansions successives,  tel qu’envisagé dès l’Alleluia du tropaire de Winchester, organum anglais à deux voix, sans doute l’un des plus anciens exemples de musique polyphonique occidentale qui nous soit parvenu, jusqu’aux efflorescences chromatiques les plus osées d’un , en passant entre autres par les raffinements des musiques mesurées à l’antique d’un .

Cette grande heure de musique parcourt donc, outre six siècles d’histoire artistique occidentale, l’entièreté de l’Europe musicale, de l’Espagne du Codex Las Huelgas à la Pologne de Krzysztof Klabon, mais où la primauté de l’école franco-flamande (Lassus, Clemens non Papa, Johannes Ghiselin ou Cyprien de Rore), au carrefour temporel et spirituel des influences, demeure clairement établie durant deux siècles cruciaux.
Depuis près d’un demi-siècle, l’érudition et les recherches en bibliothèques de ne sont plus à vanter et font de nouveau mouche par cette programmation à la fois touffue et contrastée, splendidement mise en valeur à la fois par une direction artistique stylistiquement impeccable et par un ensemble vocal lui aussi de haute tenue, aux couleurs tranchées et variées selon les registres expressifs, profanes ou sacrés. Tels des fragments de temps suspendus au gré d’ondes musicales multiséculaires, ces moments très poétiques, truculents ou planants, profanes ou religieux, vont à la rencontre de l’auditeur par l’émotion qui directement en émane, par le choc des cultures et des esthétiques, au-delà même des pensées conceptuelles qui les sous-tendent ou diversement les rassemblent. Par la science des contrastes et par la mise en perspective de notre patrimoine musical, ce somptueux florilège semble presque paraître trop bref dans sa médiate temporalité à un public silencieux et attentif, quelque peu frustré il est vrai par l’absence de tout bis après le très conclusif et osé madrigal de .

A Namur, un Saül incendiaire et inspiré.

Le lendemain, et dans le cadre du trente-cinquième anniversaire du Centre d’art vocal et de musique ancienne local, nous retrouvons l’église Saint-Loup de Namur, traditionnel point de chute du festival, pour la seule participation à l’édition 2019 du prestigieux chœur de chambre basé en la capitale wallonne. Mais c’est pour y servir un répertoire haendélien exigeant et magnifié, en compagnie du , sous la férule experte et enthousiaste de Leonardo García Alarcón. Après avoir revisité Samson, du même famoso Sassone l’an dernier, ces forces vives donnent une version visionnaire d’une incroyable urgence dramatique et d’une ferveur incandescente de Saül, oeuvre maîtresse du compositeur anglais d’adoption (quelques jours plus tard au Festival de Beaune également). Si le chef s’autorise les coupures traditionnelles au sein de ce (long) oratorio de quatre-vingt cinq numéros, c’est d’une part pour en exalter la trame sublimée quasi opératique, et de l’autre pour permettre aussi dans le cadre de cette exécution, à la manière des concerts de l’époque, de placer des concerti et des soli d’orgue à la fois en ouverture et en guise d’entracte : est ainsi mise en valeur, outre les somptueuses couleurs d’un orchestre très en verve, la virtuosité volubile et à toute épreuve du multi-claviériste Adriana Garcia Galvez. Une discrète mise en espace permet d’autre part aux solistes du chant d’efficacement se positionner au fil des numéros d’une action touffue.          ’

La basse campe un Saül très autoritaire, plus monolithique que nuancé, plus vaincu par son destin de roi quasi déchu que par une jalousie paranoïaque dévastatrice. Face à lui, le contre-ténor campe un vaillant David, idéal de vérité théâtrale et d’héroïsme, malgré parfois quelques très relatives difficultés dans les vocalises les plus périlleuses. Le ténor , un peu plus en retrait, joue la carte d’un Jonathan humain, partagé entre devoir filial et amitié virile indéfectible envers son alter ego vainqueur de Goliath. campe une Mérab félonne et haineuse à souhait d’une grande probité stylistique alors que l’autre soprano de la distribution, donne une composition tout en finesse et très contrastée au fil de l’œuvre, de l’autre sœur de sang royal, Michal, jeune fille naïve et énamourée du héros David, puis femme solide face à ses futurs devoirs d’épouse. Mais les vrais héros de la soirée sont les membres du , idéalement préparés par , lesquels confèrent à la fresque haendélienne une vigueur dévastatrice ou jubilatoire. Il faut aussi en distinguer en particulier quelques membres auxquels sont confiés de plus courtes interventions solistes. Nous évoquerons en particulier celles du ténor Maxime Melnik en grand prêtre et en sorcière d’Endor, et surtout l’apparition fantomatique du prophète Samuel, confiée à , lequel nous réserve dans un poignant et ravageur duo de basses avec en souverain biblique ainsi épouvanté, sans doute le « clou » dramatique de la soirée.

Crédits photographiques : Leonardo García Alarcón © Vincent Arbele ; Huelgas Ensemble / Paul Van Nevel © Guy Verstraete ;  ; Christian Immler © Marco Borggreve