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À Genève, Les Indes dormantes

Après l’Opéra Bastille, le Grand Théâtre de Genève relève le défi scénique avec une nouvelle production de l’opéra de Rameau, Les Indes Galantes, malheureusement ennuyeuses, faute à une mise en scène brouillonne, chargée, et manquant de dynamisme.

Si Paris faisait la part belle à la danse hip-hop, c’est à la danse classique que Genève donne ici la préférence. Ainsi, l’œuvre de semble pouvoir s’accommoder à toutes les sauces. Comme à Paris, on mélange chanteurs, chœur et danseurs en espérant qu’on ne reconnaîtra pas les uns des autres. Mais, rien n’y fait. Même si la proposition du chorégraphe s’identifie plus à des déambulations lascives qu’à des gesticulations acrobatiques de danses de rues, un danseur muet ne peut se confondre avec un choriste dansant. En costumes hétéroclites, allant du haillon au chapeau cornu, en passant par le débardeur marcel et le casque de CRS, tout ce beau (?) monde se mélange sans qu’on saisisse les tenants et les aboutissants de leurs déplacements.

Dans son argumentation, comme une profession de foi, la metteuse en scène affirme : « Hébé, déesse de la jeunesse, déplore la séduction de ses fidèles par Bellone, déesse de la guerre, qui leur promet la gloire des armes… Pour les deux camps, la motivation réside en un danger mal défini qui menace leur environnement. Les uns chercheront une solution dans des jeux dionysiaques, presque apocalyptiques ; les autres à se rendre maîtres de la situation par l’imposition d’un ordre strict. Les bombes se mettront à tomber, chaque partie paiera son tribut. À la fin, il ne restera qu’à construire ensemble une nouvelle société des nations. » Une chose de l’avancer, une autre de le faire voir et comprendre au spectateur. Or que voit-on dans ce monumental décor d’un théâtre en ruine ? Une masse d’individus en groupes indistincts, les uns regardant passer les autres. Les premiers changeant de costumes avec les seconds, montant et descendants de lits dans un continuel manège avant que tous se mettent en mouvement pour errer d’un angle à l’autre de la scène, parasitant les chanteurs qui s’évertuent vainement à capter l’attention de l’auditoire. Manquant de direction précise, de but bien affirmé, le plateau sombre dans un laisser aller sans dynamisme. Lassé de ne rien comprendre à ces envahissements scéniques, le spectateur se réfugie sur la lecture des surtitres dans l’espoir de saisir une intrigue qui lui échappe.

Musicalement, la grisaille du décor (hormis le magnifique mais questionnant rideau en trompe-l’œil du plafond du foyer du Grand Théâtre qui ne vivra que le temps de l’ouverture de la troisième entrée) semble déteindre sur l’orchestre et les solistes. Autant lors du concert d’Évian, la et son chef étaient apparus « dynamités » et joyeux, autant ici ils manquent d’allant et de projection sonore. Peut-être que, comme lors des représentations de Médée de Charpentier en mai dernier, la dimension et l’acoustique feutrée du Grand Théâtre de Genève ne convient-elle pas à l’expression de la musique baroque sur des instruments anciens. Quant à la distribution vocale, à Genève, elle est qualitativement plus modeste que celle de Paris ou d’Évian. Si comparaison n’est pas raison, on aurait aimé une soprano plus aérienne et plus brillante que l’honnête (Hébé, Emilie, Zima). Manquant de charisme, elle assure son chant sans vraiment convaincre. A contrario, la soprano (Phani) capte l’auditoire avec un très touchant « Viens hymen ». Chez les messieurs, la belle projection vocale du ténor (Valère, Tacmas) le rend très convaincant dans un rôle qu’il domine. Si le reste de la distribution est homogène, le manque de caractérisation des personnages noie leur talent dans une apparente uniformisation vocale.

Le , égal à lui-même, apporte une note sonore et claironnante dans un plan musical parfois morose poussant à l’assoupissement du spectateur. Notons toutefois quelques scènes rafraichissantes et réussies à l’image de ce pas de deux devant le rideau offrant une danse subtilement acrobatique et superbe d’équilibre, et de cet enfant vêtu de blanc couronné d’un soleil dansant rappelant l’image iconique de Louis XIV. Ou encore dans la touchante scène finale où le théâtre est bombardé une dernière fois, alors que la neige tombe sur les acteurs immobiles et transis, la célèbre Danse du calumet n’est pas l’explosion de joie habituelle, mais elle résonne de plus en plus doucement pour s’éteindre dans un superbe et progressif pianissimo alors que la scène s’assombrit pour terminer dans le noir.

Crédits photographiques : © Magali Dougados

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