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À Genève, Anna Caterina Antonacci magnifie Médée

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 30-IV-2019. Marc-Antoine Charpentier (1635-1704) : Médée, tragédie lyrique en cinq actes et un prologue, sur un livret de Thomas Corneille. Mise en scène : David McVicar. Décors et costumes: Bunny Christie. Lumières : Paule Constable. Chorégraphie : Lynne Page. Dramaturgie : Christopher Cowell. Avec Anna Caterina Antonacci, Médée ; Alexandra Dobos-Rodriguez, Nérine ; Cyril Auvity, Jason ; Willard White, Créon ; Charles Rice, Oronte ; Magali Léger, Cléone, Amour, 1ère captive ; Kéri Fuge, Créuse, 1er fantôme ; Alban Legos, Arcas, Argien, Vengeance ; Jérémie Schütz, Un Corinthien, Jalousie, 3ème captif, 2ème Corinthien ; Mi-Young Kim, Une femme italienne, 2ème captive, 2ème fantôme ; José Pazos, 1er Corinthien, Argien. Chœur du Grand Théâtre de Genève (Chef de chœur : Alan Woodbridge). Cappella Mediterranea. Direction musicale : Leonardo García Alarcón

Médée.01Avec de , le Grand Théâtre de Genève propose une production où les talents des protagonistes effacent les lourdeurs et les longueurs de l’œuvre elle-même.

En février 2013, la scène de l’English National Opera de Londres montrait cette production de de en version anglaise. Le Grand Théâtre de Genève, coproducteur de ce spectacle l’a reprise mais, dans sa langue française originale. Si la mise en scène de (dont Genève se souvient du formidable Wozzeck de mars 2017 ) ne convainc pas totalement, la faute en est plus à la longueur (malgré quelques coupures) de l’œuvre de Charpentier qu’à son entreprise scénique. En effet, le livret de Thomas Corneille (le frère de Pierre) s’épanche en de longues tirades versifiées à la lente et tortueuse élocution qui freinent l’action. remplit ces pesanteurs avec des scènes de ballets qui, malgré les efforts de les rendre aussi divertissantes et comiques que possible, ne parviennent pas à tenir le spectateur en haleine. Les deux premiers actes s’avouent interminables par manque d’actions continues et jaillissantes, ainsi que le dernier en dépit des épisodes sanglants perpétrés par Médée. A l’image de ce roi Créon et de sa fille Créuse, la rivale de Médée et nouvelle épouse de Jason qui n’en finissent pas de mourir. Seul le troisième exacerbe les émotions inhérentes au ressenti d’un public actuel.

Pourtant, David McVicar a mis beaucoup d’atouts de son côté. A commencer par un bel, unique et efficace décor (). Une pièce de style napoléonien aux hauts plafonds percée d’imposantes portes permet les changements d’ambiance sans d’inutiles baisser de rideaux. Un environnement dans lequel vivent les hauts gradés de la Marine dont la rigueur des manières, comme les costumes, contraste avec les têtes brûlées, la vulgarité et la décontraction agressive des pilotes de l’armée de l’air. C’est l’idée maîtresse de David McVicar de montrer l’antagonisme entre les Corinthiens et les Argiens, comme l’indique la mythologie, en transposant cette rivalité entre celle qui pouvait opposer ces deux corps d’armée durant la Seconde Guerre mondiale.

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Côté musical, la lenteur imposée par le langage poétique semble encore accentuée par la musique souvent langoureuse quand elle n’est pas triste. Au parterre, le manque sensiblement de volume sonore. Le son de l’orchestre arrive aux oreilles par vagues désordonnées donnant l’impression désagréable de décalages avec le plateau comme entre les pupitres. De même, le continuo, souvent inaudible donnait, lui aussi, l’impression d’improbables décalages avec les chanteurs. Pourtant, le chef , si enthousiasmant lors des représentations du King Arthur de Purcell en avril 2018 et plus encore dans l’Alcina de Haendel en février 2016 est aussi attentif qu’à l’accoutumée. Peut-être que la disposition des gradins du Théâtre de Nations, où se sont donnés ces précédents opéras, permettait une vision acoustique plus claire de l’orchestre qu’avec la pente moins prononcée du parterre du Grand Théâtre de Genève.

Sur le plateau, on s’affaire à donner vie à cette intrigue. L’excellente direction d’acteurs motive les protagonistes sans forcément les investir dans leur rôle et les enjeux de l’intrigue. C’est ainsi que le ténor (Jason) s’agite intensément déambulant d’un bord à l’autre de la scène, la voix sans vibrato, quelque peu linéaire, placée très haut dans le masque. S’il campe bien le personnage hautain de l’officier de Marine, il peine à celui du séducteur. La soprano (Créuse) possède un instrument vocal chaleureux mais on aurait aimé qu’elle le laisse s’exprimer avec plus de caractère et de force. La voix puissante, charpentée, énergique de (Oronte) convient parfaitement au caractère voyou du personnage dont le baryton s’empare avec un aplomb qu’il faut souligner. Avec Sir (Créon), c’est l’expérience qui parle. Si la voix n’a plus l’éclat d’antan (ah, son John Claggart dans l’extraordinaire production de Billy Budd de Benjamin Britten à Genève en mars 1994 !), si le vibrato s’est amplifié, le baryton basse  reste capable de toucher et d’être toujours juste dans son rôle.

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Quant au rôle-titre, avec une voix qui accuse l’inévitable fatigue des ans, la soprano (Médée) porte néanmoins avec brio le personnage torturé de cette Médée. L’expérience, la maturité lui permettent d’aborder une Médée dont la soif de vengeance se construit au fil des actes même si le soupçon de la trahison amoureuse de Jason est présent dès le début de l’opéra. construit son personnage petit à petit jusqu’au massacre final avec un art consommé du théâtre. Un art qui se projette jusque dans les failles de sa voix qu’elle sublime dans les scènes d’incantation du troisième acte. Merci Madame Antonacci pour cette intelligence artistique !

D’une manière générale, la distribution s’avère d’une homogénéité remarquable plus particulièrement en ce qui concerne la diction particulièrement soignée de chaque soliste avec une note spéciale à (touchante Nérine) et à (éclatant Corinthien et Argien). Le est si bien préparé qu’il s’insère dans l’action avec une aisance théâtrale telle qu’à certains moments on s’étonne même qu’il chante !

Crédit photographique : © GTG/Magali Dougados

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