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Coffret des 75 ans du Philharmonia, l’histoire d’une légende

Ce coffret renferme vingt-huit heures et demie de musique, comprenant pour l’essentiel des nouveaux reports faits à partir des meilleures sources disponibles, interprétée par le sous la direction de quelques-uns des chefs d’orchestre les plus éminents du XXe siècle.

L’organisation du contenu est assez transparente : le parcours de l’activité de la phalange est jalonné par plusieurs sections dévolues soit à des chefs particuliers (disques n° 1-19 et 23), soit aux thèmes choisis (disques n° 20-22). En résidence au Royal Festival Hall à Londres, le Philharmonia doit sa création, en 1945, à Walter Legge. L’histoire de la vie de celui-ci fait penser au rêve américain, confirmant la règle que même un cireur de chaussures peut devenir millionnaire. Legge ne fut peut-être pas cireur de chaussures, et on ne connaît pas l’état de son compte bancaire, mais il débuta – ayant quitté l’école à l’âge de seize ans – en tant qu’apprenti tailleur pour devenir plus tard directeur artistique d’EMI. Legge s’avéra un visionnaire, avec des perspectives claires et des buts bien définis. His Master’s Voice l’embaucha quand il n’avait que vingt-et-un ans. Non seulement il donna des conférences illustrées dans de nombreux lieux pour vanter les produits de l’entreprise, mais aussi il rédigea les notices pour les livrets, les catalogues commerciaux et le magazine musical The Voice. Dans les années 1930, il eut l’idée de vendre les disques à l’avance par abonnement (c’est ainsi qu’a pu être enregistrée l’intégrale des sonates pour piano de Beethoven par Artur Schnabel), augmentant d’autant le prestige et les finances de la société. Sa position au sein de la firme se renforça considérablement en lui ouvrant de nouvelles perspectives. Il avait un grand rêve : avoir un orchestre inégalé sur le marché, d’une telle qualité que les meilleurs instrumentistes se disputeraient le privilège d’y jouer. Pour sa constitution, il exposa des principes directeurs suivant lesquels la phalange ne devrait pas avoir de chef d’orchestre permanent, aussi doué soit-il, car il porterait inévitablement la marque de sa personnalité, de sa propre sonorité particulière et de son approche de la musique, ce que Legge voulait à tout prix éviter.

Les débuts

Les 30 et 31 août 1945, le réalise son premier enregistrement important en donnant le Concerto pour piano n° 1 de Piotr Ilitch Tchaïkovski avec en soliste et en chef d’orchestre. Pour des raisons inconnues, cette gravure historique ne figure pas dans le coffret. Selon le commentaire d’Alan Sanders, l’auteur d’une notice intéressante, mais non dénuée d’erreurs, elle eut lieu au fameux Studio n° 1 d’Abbey Road, tandis que la pochette du disque Naxos, comprenant cet enregistrement, indique le Friends Meeting House de Londres. Quoi qu’il en soit, toutes les gravures présentes de cette parution furent réalisées uniquement dans la capitale du Royaume-Uni : au Studio n° 1 d’Abbey Road, au Kingsway Hall, au Royal Albert Hall, ainsi qu’au Royal Festival Hall.

Pour son premier concert public, qui eut lieu le 27 octobre 1945 au Kingsway Hall, le Philharmonia Orchestra mit à l’affiche Mozart, avec Reginald Kell comme soliste dans le Concerto pour clarinette K. 622 dirigé par Sir Thomas Beecham. Après le concert, Legge refusa de laisser ce dernier prendre en charge son orchestre, et Beecham est parti pour former le Royal Philharmonic Orchestra l’année suivante. Cependant même pas un mois plus tard, le 21 novembre, vint ce qu’on pourrait appeler le premier enregistrement international du Philharmonia Orchestra, hélas absent lui aussi de cette édition, avec en soliste et Walter Susskind au pupitre du chef dans le Concerto pour violon de Jean Sibelius.

Le perfectionnement en permanence

Walter Legge fit de son mieux pour former un ensemble symphonique de qualité. Des contrats furent signés et une entreprise – Philharmonia Limited – fut créée à des fins qualitatives et administratives, tandis que des engagements dans l’industrie cinématographique étaient également envisagés. Malgré ces efforts, il n’y avait toujours pas assez de travail pour les artistes impliqués, les obligeant à jouer dans d’autres orchestres symphoniques ou formations de musique de chambre. Cet inconvénient n’étant pas négligeable, Legge s’assura toujours d’avoir les meilleurs musiciens pour les concerts et les enregistrements. Pour en juger, il suffit de voir les noms des solistes : Yehudi Menuhin (disque n° 5), Edwin Fischer (disque n° 5) ou Dietrich Fischer-Dieskau (disque n° 4) et Kirsten Flagstad (disque n° 4), tous attirés par Wilhelm Furtwängler, sans oublier Dinu Lipatti (disque n° 1) et William Primrose (disque n° 13).

Deux facteurs témoignent de l’exclusivité du Philharmonia Orchestra dans le paysage musical européen d’alors : le fait qu’il constitue un ensemble établi pour enregistrer spécialement des disques en studio (pour EMI, mais pas uniquement), et qu’il compte dans ses rangs, les meilleurs instrumentistes du moment, que ce soit le corniste , le hautboïste Sidney Sutcliffe ou le violoniste Manoug Parikian (qu’on peut tous retrouver sur le disque n° 22) dont la douceur du vibrato est ici extraordinaire. Notons cependant que le Philharmonia n’était pas le premier orchestre de studio de l’histoire : le RCA Victor Symphony Orchestra ayant été fondé en 1940 (le tel qu’on le connaît par les enregistrements de Bruno Walter – en fait, deux formations « hybrides » indépendantes, basées à New York et à Los Angeles –, lança son activité en fin de 1949).

Force est de constater qu’avec la propagation et la mise en œuvre de la bande magnétique au tournant des années 1949-1950, le processus d’enregistrement fut rendu beaucoup plus facile. La durée des « prises » n’était plus déterminée par l’utilisation des disques 78 tours, et le montage est devenu possible. Mais EMI adopta le nouveau format 33 tours plus tard que ses rivaux, plus précisément près d’un an et demi après leur principal concurrent, Decca.

Pour perfectionner la qualité du jeu des sections de cordes, Legge coopéra avec le chef d’orchestre d’origine polonaise Paul Kletzki, très apprécié tant par Furtwängler que Toscanini. Son savoir-faire peut être entendu dans son enregistrement de la Sérénade pour cordes en ut majeur op. 48 de Piotr Ilitch Tchaïkovski (disque n° 12). Jamais nous n’avons entendu une interprétation aussi vive, transparente et lyrique de cette œuvre.

Toscanini et Furtwängler

Les chefs principaux du moment étaient et Wilhelm Furtwängler, très différents l’un de l’autre, tous les deux invités par Legge, bien que la relation entre celui-ci et Wilhelm Furtwängler fût tendue, notamment en raison de la sympathie que le producteur britannique éprouvait pour Herbert von Karajan.

À Toscanini, nous devons l’intégrale des symphonies de Johannes Brahms accompagnées de son Ouverture tragique op. 81 et des Variations sur un thème de Haydn op. 56a. Enregistrées le 29 septembre et le 1er octobre 1952 en concerts publics, lorsque le maestro avait quatre-vingt-cinq ans, ces prestations sont aussi concises que spacieuses, et aussi poétiques que fougueuses, en combinant la finesse et l’engagement physique (le crescendo de la fin du dernier mouvement de la Symphonie n° 1 galvanise par sa force titanesque). Pour ce coffret, Warner s’est servi des transferts de Testament, tout comme pour les Quatre derniers lieder op. 150 de Richard Strauss, gravées initialement sur des disques acétates lors de leur création, le 22 mai 1950, huit mois après la disparition du compositeur, avec la soprano Kirsten Flagstad en soliste. Le Philharmonia Orchestra fut alors dirigé par Wilhelm Furtwängler. Si la qualité de la prise de son est mauvaise pour cet enregistrement, celle des extraits de Tristan et Isolde et du Crépuscule des dieux – donnés par le même chef et la même soprano, d’une intensité à couper le souffle –, ravit par sa clarté et le soin général apporté aux détails. En revanche, à comparer ces reports, effectués par l’Art et Son Studio (magnifiques dans l’ensemble), à ceux réalisés par Simon Gibson, un ingénieur chez Abbey Road Studios, en vue d’une réédition au Japon en SACD Hybrid par Warner Classics des enregistrements de Furtwängler, on constate que ces derniers offrent, en général, l’ambiance de salle (imperceptible ici), une sonorité plus dense, ainsi que plus de micro-détails. Idem pour le Concerto pour piano n° 5 de Ludwig van Beethoven avec Edwin Fischer en soliste, avec cette différence que la partie du piano reportée par l’Art et Son Studio présente moins de matité et une plus grande richesse en harmoniques, la sonorité des flûtes y paraît plus naturelle, en dépit de la présence de quelques bruits parasites, inaudibles dans l’édition japonaise.

Sous la direction de chefs réputés

Quand on parle des meilleurs chefs de ce coffret, n’oublions pas d’évoquer le nom de , le fils spirituel de Toscanini, décédé prématurément à l’âge de trente-six ans. Ici est présenté le nectar de son legs discographique, dont l’intégrale est annoncée par Warner pour fin mars prochain, dans un remastering permettant d’entendre des nuances jusqu’alors inconnues. On admire principalement chez lui une énergie solaire comme une plasticité des lignes mélodiques quasi-opératique.

Grâce à la coopération avec EMI, le Philharmonia Orchestra fut l’un des ensembles symphoniques les plus réputés et les plus enregistrés au monde, y compris dans le répertoire lyrique, réunissant les meilleurs chanteurs de l’époque, comme ladite Flagstad (qui se retira de la scène comme soliste peu après les enregistrements déjà cités), Elisabeth Schwarzkopf, Christa Ludwig, Janet Baker ou encore Nicolai Gedda, Hans Hotter et Nicolai Ghiaurov. Pour réponde aux besoins du marché et surtout afin d’améliorer davantage la qualité interprétative des gravures réalisées avec la participation de sa phalange, Walter Legge réussit à créer, en 1957, le Philharmonia Chorus. Les conditions requises pour en faire partie étaient strictes : les chanteuses devaient être âgées de moins de quarante ans, les ténors devaient avoir moins de quarante-cinq ans et les basses, moins de cinquante ans. La non-participation aux répétitions entraînait une disqualification instantanée. Formé par Wilhelm Pitz de Bayreuth et discrètement supporté par quatorze chanteurs professionnels, le Philharmonia Chorus fit ses débuts le 15 novembre 1957 dans la Symphonie n° 9 de Beethoven dirigée par Otto Klemperer, le chef le plus familier de cet nsemble après le départ de Karajan. Parallèlement, un enregistrement studio (disque n° 15) en fut réalisé avec les mêmes interprètes, dévoilant le sens de l’architecture rare de Klemperer, mais également, en comparaison avec ses collègues, une certaine déficience, par moments, dans la continuité et l’acuité du parcours dramaturgique. Quant aux parties élaborées pour le chœur, leur lecture frappe avant tout par une maîtrise du vibrato exemplaire, faisant défaut, à l’époque, à nombre de formations de ce type. Dans cette perspective, on aurait aimé retrouver dans ce coffret, la célèbre interprétation d’Un requiem allemand de Brahms, avec Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau en solistes.

Ce chœur rend ici pleinement justice à la Messa da requiem comme aux Quattro pezzi sacri de Giuseppe Verdi (disques n° 18 et 19, gravures de 1962-1964), dirigées par  tantôt avec justesse et modération, tantôt avec vigueur dont l’intensité cause parfois, à l’improviste, des problèmes lors de l’audition (par exemple dans Dies irae dont le forte se voit terni par une sorte de frôlement résultant du volume sonore trop élevé) majorés encore par l’insuffisance du matériel d’enregistrement chez EMI.

Et, puis, quelle verve dans la lecture du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky dirigé par (disque n° 23, gravure de 1959). Quelqu’un d’autre à l’époque, à part lui et Pierre Monteux, a-t-il réussi à garder autant d’équilibre entre les côtés apollinien et dionysiaque de cette partition ?

Signalons encore un CD réunissant une sélection d’enregistrements d’œuvres de William Walton sous sa baguette (disque n° 13) et, en bonus, La Nuit transfigurée op. 4 d’Arnold Schoenberg sous la direction inégale d’ (disque n° 23, gravure live du 30 septembre 2018). Paisible et, par instants, apaisante, mais aussi dépourvue – en raison d’accentuations du rythme peu naturelles –, de continuité du fil narratif, cette lecture nous fait prendre conscience de la grandeur des chefs déjà spécifiés.

Le déclin

Au début des années 1960, la baisse des ventes d’EMI signifiait que la société n’était plus disposée à apporter au Philharmonia Orchestra autant de soutien qu’elle lui avait jusque-là accordé, et un contrôle accru était désormais exercé par le comité chargé du répertoire. Legge comprit que son pouvoir sur les événements était compromis. En outre, un autre comité fut créé pour coordonner les programmes donnés par les trois orchestres indépendants qui se sont produits au Royal Festival Hall : le Philharmonia Orchestra, le London Symphony Orchestra et le London Philharmonic Orchestra. Là encore, l’autonomie de Legge fut gravement entamée. Le Philharmonia Orchestra était maintenant soumis à une forte pression financière d’EMI et, le 10 mars 1964, Legge fit savoir qu’il ne pourrait plus continuer. Les membres de la phalange refusèrent d’accepter cette décision et, en conséquence, fondèrent aussitôt le New Philharmonia Orchestra, en ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire de la phonographie.

Avec la précision exacte des sources et des détails techniques du remastering, avec les photos variées en noir et blanc des chefs sur les pochettes des disques, ce coffret est une aubaine pour les aficionados de la musique symphonique. Et s’il nous fait oublier quelques enregistrements phares évoqués ci-dessus, il nous fait aussi découvrir des inédits, comme Till l’Espiègle op. 28 de Richard Strauss sous la resplendissante direction de Klemperer (disque n° 14, gravure du 7 avril 1958). Tout à la fin, mentionnons que le dernier disque offre, en bonus, les mémoires du Philharmonia Orchestra concernant Herbert von Karajan, , Otto Klemperer et . Un monument !

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