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Les diamants d’un Beethoven “historiquement informé”, réédités chez Alpha Classics

Alpha Classics réunit en un coffret (consacré à Beethoven) trois intégrales et deux récitals sur instruments anciens captés entre 2004 et 2015. Précipitez-vous sur cette réédition car les symphonies dans leur version orchestrale et leur transcription pour le piano par Liszt sont des incontournables de la discographie.

Parue sous le label Zig Zag Territoires, l’intégrale des symphonies de fut un véritable choc (Clef ResMusica). La prise de son, la ferveur de l’interprétation « historiquement informée » d’ Brugge n’apportait pas seulement quelques « améliorations » à ce que l’on connaissait de ce type de versions. Entre 2005 et 2007, le temps de l’expérimentation sur instruments anciens était achevé. L’étude des tempos, du diapason, des nomenclatures, tout était clarifié. Puissante, narrative et d’une virtuosité époustouflante, l’interprétation nous emporte, aujourd’hui encore, de l’urgence des derniers opus de Mozart au pressentiment de la révolution berliozienne. Nous entendons un orchestre qui évolue jusque dans sa nomenclature (cinq premiers violons dans la Première Symphonie, huit dans la Neuvième). Dans cette version, tout semble pensé avec une sorte de jubilation, à l’instar du tempo de l’Allegro con brio de la Symphonie n° 5, le plus rapide de toute la discographie (avec Toscanini). Pas de timbales qui traversent le plancher dans la Symphonie « pastorale », nulle acidité dans les cordes, mais au contraire une totale confiance laissée aux solistes de l’orchestre dans la Symphonie n° 7. Il faut bien quelques bémols : Le premier mouvement de la Symphonie n° 8, par exemple, déroule une mécanique un peu trop directe. Mais, la Symphonie n° 9, défi illusoire pour les phalanges de ce type nous laisse sans voix. Six violoncelles et cinq contrebasses offrent une respiration posée. Le chœur constitué, pour l’occasion, comprend six solistes par parties. Le résultat est magistral de clarté et de ferveur.

L’intégrale des symphonies de Beethoven / Liszt de Yuri Martynov est d’un intérêt comparable. Sortis de la collection d’Edwin Beunk, les magnifiques instruments (Érard de 1837 et Blüthner de 1867) nous régalent de leurs sonorités. Martynov transpose les symphonies sur des claviers d’une richesse de timbres inouïs. La théâtralisation des mouvements vifs et l’expression même d’un certain humour sont restituées avec une spontanéité réjouissante. On sent pourtant les pianos-forte à la limite de la rupture tellement le jeu de Martynov est physique. Les instruments sont captés à une distance idéale, les micros légèrement éloignés pour que le son respire sans altérer la lisibilité du discours. Voilà un Beethoven porté par une inflexibilité rythmique à couper le souffle. Ce n’est pas tant l’endurance des doigts qui est exceptionnelle (quoique), mais la variété des expressions. Le piano-forte Blüthner est légèrement en retrait (symphonies n° 3, 4, 5, 8, 9) par rapport au Érard. Peu importe. La réalisation de Martynov est saisissante de vérité. Il pense non pas en tant que pianiste, mais en chef d’orchestre. Même la Symphonie n° 9 génialement transcrite par Liszt est une réussite stupéfiante. Il y a dans cette lecture autant de mystère que d’ardeur spirituelle. Quel orchestre ! Pardon : quel pianiste !

L’interprétation des concertos pour piano par Arthur Schoonderwoerd et l’Ensemble Cristofori s’appuie sur les travaux de Stefan Weinzierl qui a étudié notamment les lieux où furent interprétés les œuvres et en a déduit les nomenclatures d’orchestre (une vingtaine de musiciens, seulement). Le soliste joue un piano-forte d’après Walter (vers 1800). Il faut s’habituer à la dimension purement chambriste des œuvres. La clarté du discours est étonnante et la lecture foisonne d’idées. Au fil des concertos, l’instrument perd de sa puissance, mais l’équilibre sonore avec l’orchestre est parfaitement respecté sans effets de « zoom » artificiels sur le clavier. La limite est atteinte avec le Concerto « l’Empereur » qui fut pensé pour un ensemble et un surtout un instrument soliste autrement plus puissant. L’écoute de cette intégrale est des plus passionnantes.

Prodigieux pianofortiste, passionné autant par le répertoire ancien que par la musique contemporaine, joue sur la copie d’un Érard de 1802 réalisé par Christopher Clarke. La copie tient ici “le choc”. Le diapason assez bas, les couleurs cotonneuses, la perte relative de graves sont compensés par le jeu délié et attentif d’un expert des possibilités expressives de l’instrument. La prise de son intimiste situe le piano dans l’atmosphère d’un salon à quelques mètres d’un auditoire restreint. Dense et fragile à la fois, l’Érard encaisse la lecture bouillonnante de la Sonate La Tempête, dans une interprétation est aussi éloquente que contrôlée.

La prise de son du récital d’ est beaucoup plus présente dans le dernier volume du coffret. La disciple d’ joue un piano-forte de Christopher Clarke d’après le viennois Fritz. Les pièces choisies mettent en valeur les articulations des jeux rythmiques de l’écriture beethovénienne et les sonorités violemment expressives de l’instrument. Les variations et sonates dites « faciles » émergent dans un univers clairement préromantique. C’est d’autant plus saisissant qu’ prend tous les risques.