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Le Barbier de Séville à l’Opéra de Rome : un nouvel horizon

L’Opéra de Rome a proposé à huis clos un Barbier de Séville sous la direction de , enregistré en trois jours de tournage avec sept caméras, et diffusé sur le site de la Rai.

La tristesse devant la salle vide de l’Opéra de Rome ne dure qu’un instant. Juste le temps du « Piano, pianissimo » de Fiorello entonnant “Tutto è silenzio : nessun qui sta che i nostri canti possa turbar”. Puis, comme par magie, la salle commence à s’animer avec l’arrivée du comte d’Almaviva et l’apparition de Rosina dans la loge royale, à côté de son tuteur despotique, don Bartolo, assis sur un fauteuil roulant poussé par sa fidèle servante Berta. Mais, pour cette production sans public dans la salle, l’idée géniale du metteur en scène est l’heureux mélange d’opéra et de cinéma. Des images d’archives, issues des documentaires de l’Istituto Luce montrant le public des légendaires premières d’opéras des années 50 à la Scala et au Théâtre Costanzi, s’intercalent avec des images actuelles du spectacle. Dès le début, c’est une vidéo qui donne le ton. Lorsque le jeune et athlétique Andrzej Filonczyk (Figaro) se met à chanter sa cavatine, un film apparaît qui le montre roulant dans les rues bondées du centre de Rome, avec masque anti-Covid, casque rouge et bol à raser, à bord d’un scooter conduit par lui-même, qui, tout habillé, avec les pans de sa queue-de-pie dépassant de sa veste, l’accompagne dans ses différentes tâches, avant de le déposer devant le théâtre. Puis l’hommage du metteur en scène s’étend également à tous les artisans et techniciens de l’Opéra. Costumiers, maquilleurs, monteurs, tous entrent en scène avec leurs outils de travail, dans le foyer pour habiller Figaro en tenue de scène, au milieu des coursives pour resserrer les lacets de Rosina, pour frapper les planches de bois avec un bâton à la porte de la maison de Don Bartolo, ou pour vider un sceau lorsqu’il faut reproduire les rafales de la tempête. C’est ainsi qu’un spectacle qui semble fait de rien prend vie, libérant l’imaginaire. À commencer par le treillage de cordes qui, à partir de la scène 3, descend sur tout le théâtre, couvrant la salle, les balcons et la scène en une sorte d’installation abstraite évoquant la prison dans laquelle Rosina est enfermée, et l’enfermement de la passion d’Almaviva. Les caméras tournent autour de la salle, découvrant de gros plans des chanteurs, avec des masques s’ils sont proches, et sans s’ils sont distants. Les steadycams les traquent, sautent sur le dossier des fauteuils, s’y allongent comme sur un canapé, ou se lancent d’un balcon par atterrir dans la salle. Puis les images se fixent sur les cordes tendues, lorsque les chanteurs s’y arrêtent un instant, pour s’y emmêler, avant de les franchir dans une course folle vers la liberté que Rossini exalte dans la musique de son opéra bouffe.

Signalons parmi les moments forts, celui au début où Figaro montre sa boutique au comte : pour créer une illusion parfaite, il lui suffit de se pencher au-dessus de la balustrade sur les marches latérales de la salle, et d’être filmé de bas en haut, à la stupéfaction d’Almaviva qui regarde d’un air incrédule. Au deuxième acte, l’autre proposition marquante est la leçon du maître de chant Don Alfonso, alias Almaviva, qui a pris la place de Don Basilio, pour conquérir son élève Rosina. Ici, le duo Gazin-Berzhanskaya fait des étincelles avec le professeur gesticulant en soutane derrière son lutrin vers l’élève qui est sur scène avec la partition en main.

Fixée dans la fosse d’orchestre, la caméra capte Daniele Gatti d’en bas pendant qu’il dirige, tandis que derrière lui Gazin dans le rôle de Don Alfonso, hissé sur un petit podium, imite la direction, les yeux tournés vers Rosina, et mime pour elle l’ouverture du diaphragme, la voix en masque, le chemin des résonateurs, l’articulation de la bouche, alors que son élève entonne en souriant  « Tu mi porti a delirar ». Autre moment hilarant, le chef, qui pendant tout le spectacle dirige sur le côté avec l’orchestre en face de lui, et les chanteurs placés derrière lui, rentre un instant en scène pour prendre la température de Don Basilio, arrivé à l’improviste chez Don Bartolo, et après avoir lu le verdict sur le thermomètre électronique très actuel, se prend la tête entre les mains.

Les chanteurs, tous assez jeunes, affirment déjà une technique raffinée, à commencer par qui a débuté à l’Opéra de Rome l’année dernière dans le rôle de Giulietta dans I Capuleti e i Montecchi, et qui confirme aujourd’hui ses grands dons naturels, extension, timbre, colorature, et son agilité, lyrique et théâtrale à la fois. Convaincant Almaviva, Ruzil Gatin, malgré une diction peu soignée, donne son meilleur dans la deuxième partie. Andrzej Filonczyk livre une prestation très convaincante en Figaro jeune et athlétique. est impeccable dans le rôle classique pour lui de Don Bartolo. La Berta de Patrizia Bicciré est élégante et la capacité mimétique et vocale d’, qui nous offre un parfait Don Basilio, est toujours surprenante.

Sous la direction de Daniele Gatti, l’Orchestre de l’Opera di Roma donne une interprétation précise dans les détails, mettant en valeur toutes les gammes de pianissimo, et même un rythme lent, surprenant dans l’attaque du deuxième finale, révélant un tournant dramatique de l’œuvre.

C’est ainsi qu’au temps du Covid, le Teatro dell’Opera de Rome, avec un dosage de tradition et d’innovation nous propose une expérience qui se révèle, malgré le contexte, à la fois heureuse et mémorable, ouvrant des perspectives multiples grâce à cette représentation réalisée dans un théâtre vide, avec une mise en scène conçue spécialement pour être filmée et vue de loin par un public illimité.

Crédits photographiques : © Yasuko Kageyama / Opera de Rome

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