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Marie-Nicole Lemieux habite l’idéal Werther de Bruno Ravella

De la saison-fantôme 2020/2021, la ténacité de l’Opéra de Montpellier aura réussi à préserver l’ouverture et la clôture.


En octobre 2020, le Barbier de Rafael R. Villalobos avait été donné quatre fois dans un Corum en demi-jauge. En mai 2021, le Werther de n’a pu sauver que sa dernière, filmée et montrée à l’Opéra Comédie devant 350 spectateurs, au lendemain de la réouverture culturelle du 19 mai. Débordant d’une fosse surélevée, l’orchestre occupe la totalité du parterre vidé du moindre siège. Le chef est au centre. Le dispositif renvoyant au spectateur la lumière des partitions de la moitié des instrumentistes lui tournant le dos ne va-t’il pas nuire aux clairs-obscurs du jeu d’orgues semblant peindre en direct le très beau décor de ? Il met en revanche en pleine lumière le geste Sturm und Drang de Jean-Marie Zeitouni qui semble avoir fait son credo de l’affirmation de Massenet : « Dans la partition de Werther, l’orchestre représente le personnage principal ». De fait, l’Orchestre national Montpellier Occitanie est un des triomphateurs d’une soirée très attendue (la prise de rôle de , le retour de la mise en scène de Ravella, déjà très appréciée à sa création à Nancy en 2018). Les premières mesures donnent le ton d’une lecture sombrement accordée aux pulsions panthéistes du héros suicidaire de Goethe. Zeitouni fait sourdre la délicate poésie comme le dramatisme soutenu de « l’opéra wagnérien » (jugement tenté dès après sa création en 1892) de Massenet, où les fortissimos s’élevant sans crier gare sont toujours très brefs. Le saxophone des Lettres, la harpe de la Nuit de noël sont bien audibles. Signe d’une écoute rivée vers toutes ces merveilles : pas un seul applaudissement ne vient interrompre le cours du récit.

incarne une Charlotte d’envergure, toute de bonté généreuse, forcément craquante. On partage la fascination du héros pour la chaleur distillée par la jeune femme à tout son entourage. La voix, pas toujours à l’abri de stridences (bémol déjà patent dans sa Cassandre enregistrée), s’épanouit spectaculairement dans les moments intenses. Le troisième acte est impressionnant, qui à maintes fois, saisit l’auditeur dans sa chair. La cantatrice canadienne trouve en un partenaire à sa (dé)mesure. Le ténor guatémaltèque arbore un organe de type inoxydable. Le rôle est lourd mais les moyens sont là. La tenue des aigus à répétition de Pourquoi me réveiller ô souffle du printemps vise la sidération tout en frisant l’insensé. Solidement planté sur cette puissance toute puccinienne, ce Werther immense et monolithique, auquel ne manque que l’idiomatisme de quelques voyelles, s’accorde plutôt bien à cette mise en scène dont le héros est doté du pouvoir d’exploser les murs ! Le metteur en scène gratifie l’Albert juvénile et finaud, de l’excellent , d’une empathie qui fait s’écrouler le promis de Charlotte sous les premiers flocons de la neige qui prélude au magnifique interlude de Massenet. La Sophie fine plutôt que pétulante de complète gracieusement ce tableau amoureux, dans lequel s’inscrit le duo Johann/Schmidt des prometteurs Yoann Le Lan (ténor à la ligne claire) et . Il convient de saluer le la solidement donné à l’élocution adéquate de chacun des protagonistes (, , y compris) de cette distribution quasi-française par le Bailly très présent de . Compliments de la même eau à la troupe d’enfants, seul chœur d’une œuvre autour d’un héros dont le problème est qu’il n’en est plus un.


Réalisée ce soir par José Dario Innella, la mise en scène XVIIIᵉ de est originale sans en avoir l’air. A la fois classique (elle ravit les thuriféraires de la tradition) et inventive (elle préfigure la vision de Tatiana Gürbaca à Zürich puis à l’Opéra du Rhin), elle est une manière d’idéal qui offre de surcroît l’opportunité d’exister à des chanteurs qui ne sont pas tous des bêtes de scène. On reste fasciné, au-delà d’un rideau de scène plantant l’idéal naïf et bucolique du roman épistolaire de Goethe, par les fausses perspectives et les arrière-plans d’un décor déjà de guingois, par les ombres portées qui précèdent ou suivent les personnages, par les fresques délavées d’intérieurs prompts à se disloquer sous la flambée de sentiments longtemps contenus. Les escaliers sont remplacés par des entonnoirs de couloirs aux lambris blafards. Le plafond se soulève. Une Nature berliozienne « immense, impénétrable et fière » impose ses aplombs montagneux. La nuit, ses pluies d’étoiles. Au finale un ciel noir et lourd de neige se déverse sur un canapé planté sous un lambris de plafond. Un homme se meurt devant le fantasme d’un tilleul. Une femme se retourne vers l’obscurité d’une vie à venir. Émotion débordante. Tout ce qu’on attend à l’opéra.

Crédits photographiques © Marc Ginot

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