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Madama Butterfly épurée mais dépourvue d’émotion à Strasbourg

Dans une mise en scène stylisée et sans japonisme, malgré une distribution et une direction enflammées, l’Opéra national du Rhin présente une Madama Butterfly de belle tenue mais qui laisse les yeux secs

Après plus de dix ans d’absence, l’indémodable succès de revient sur la scène de l’Opéra national du Rhin. Bénéficiant de l’allègement des contraintes liées à la pandémie de la Covid-19, le spectacle a enfin pu se tenir face au public, certes en jauge limitée et masqué, mais qu’importe ! Après huit mois de fermeture et de seules retransmissions vidéo, le bonheur était total…

Pour ces retrouvailles, la réalisation scénique échoue à , salué déjà pour son travail sur Beatrix Cenci en 2019 et qui n’est pas apparu au rideau final, peut-être retenu dans son Argentine natale par les restrictions sanitaires. Sa mise en scène choisit l’épure et le symbolisme et élimine toute évocation du Japon ancestral, dans les décors et costumes uniformément noirs et blancs et atemporels de Mariana Tirantte. Le plateau vide et largement ouvert n’est occupé que par deux souches, une silhouette d’arbre suspendue aux cintres et par la maisonnette de laque noire au premier acte, au II par une structure translucide d’habitation dont les panneaux coulissants vers le haut révèlent progressivement l’intérieur dénudé et au III par un monolithe noir descendant peu à peu, qu’on imagine symbole du destin ou de la fatalité qui finit par écraser la pauvre Butterfly.

Dans ses intentions de mise en scène, dit s’intéresser tout particulièrement à la construction de l’altérité dans le regard porté par « l’autre » (et singulièrement ici dans le regard du colonisateur dominant sur le colonisé) ainsi qu’à la thématique de l’identité, culturelle notamment. A cette fin, il double l’histoire de Cio-Cio-San par celle fictive de Maika Nakamura, une metteuse en scène d’origine japonaise qui trouve le succès en Europe, aspire à s’intégrer à la culture occidentale mais qui « in fine », en perte de racines et de repères, se suicide comme Madame Butterfly. Cette seconde narration se déroule en surtitres durant la majorité du spectacle et donne lieu lors des intermèdes musicaux à quelques vidéos remarquablement réalisées et toujours en noir et blanc du Tokyo contemporain. Outre le fait que ce procédé tend à détourner l’attention de ce qui se passe sur le plateau, il se contente de retraduire à notre époque le destin de Cio-Cio-San sans y apporter d’éclaircissement psychologique ou comportemental notable, d’autant qu’il n’occasionne aucun écho sur scène. La stylisation formelle du spectacle et la confusion du propos peinent ainsi à faire naître l’émotion, un comble quand il s’agit de Madama Butterfly ! D’autant plus que la direction d’acteurs se montre relâchée et ne repose que sur le talent scénique des seuls chanteurs.

Aucun problème dans ce domaine avec la Butterfly très investie et ardente de . Le timbre assez métallique manque pourtant de rondeur et l’aigu est tendu et souvent crié (les suraigus sont même escamotés). Paradoxalement, cela apporte un supplément de fragilité et de tempérament désespéré à son incarnation. C’est un peu l’inverse avec le Pinkerton de , acteur plutôt conventionnel mais au timbre et aux aigus radieux et à l’italianità débordante. La Suzuki de est superbe avec sa voix profonde à la limite du contralto. Elle parvient à donner beaucoup de relief à ce personnage souvent négligé, manifestant par ses mimiques et ses attitudes à la fois l’affection qu’elle porte à Cio-Cio-San et sa désapprobation sur les choix de celle-ci. est absolument convaincant en Sharpless plein d’humanité et de douceur, dans un style constamment châtié et noble. Le Goro presque sympathique de et le Bonze rude et tonnant de Nika Guliashvili complètent impeccablement le plateau, tout comme les nombreux « petits » rôles dévolus aux artistes issus du Chœur de l’Opéra national du Rhin ou de l’Opéra Studio. Avec de tels viviers, Strasbourg réussit à nouveau à la perfection la distribution des personnages secondaires.

Point de repère essentiel des chanteurs qui parfois ne le quittent pas des yeux, , avec une gestique très marquée, assure cohésion et vitalité. Sa direction idiomatique, à laquelle répond avec intensité un Orchestre symphonique de Strasbourg superbe de cohésion et de sonorités, apporte au spectacle le lyrisme passionné que la scène lui refuse. Un peu mis en retrait par sa position en fond de scène et le port de masques, le Chœur de l’Opéra national du Rhin offre toutefois, entre deuxième et troisième actes, un « chœur à bouche fermée » magique dans un tempo très retenu.

Crédit photographique : (Cio-Cio-San), (Sharpless) / (Pinkerton), (Cio-Cio-San) © Klara Beck

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