Strasbourg aux couleurs de l’Argentine avec Beatrix Cenci

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 17-III-2019. Alberto Ginastera (1916-1983) : Beatrix Cenci, opéra en deux actes et quatorze scènes sur un livret de William Shand et Alberto Girri, d’après Chroniques italiennes de Stendhal, The Cenci de Percy Shelley et Les Cenci d’Antonin Arthaud. Mise en scène : Mariano Pensotti. Décors et costumes : Mariana Tirantte. Lumières : Alejandro Le Roux. Avec : Leticia de Altamirano, Beatrix Cenci ; Ezgi Kutlu, Lucrecia Cenci ; Gezim Myshketa, Comte Francesco Cenci ; Josy Santos, Bernardo Cenci ; Xavier Moreno, Orsino ; Igor Mostovoi, Giacomo Cenci / Deuxième Invité ; Dionysos Idis, Andrea / Un Garde ; Laurent Koehler, Premier Invité ; Young-Min Suk, Troisième Invité ; Thomas Coux, Olimpio ; Pierre Siegwalt, Marzio. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Marko Letonja

bBeatrixPG8144_PhotoKlaraBECK(bis)L’Opéra national du Rhin inaugure la seconde édition du Festival Arsmondo avec une nouvelle production du dernier des trois opéras du compositeur argentin . La noirceur du thème et l’exigeante radicalité de la partition n’ont pas découragé un public nombreux.

La tragédie de la famille romaine des Cenci au XVIe siècle est passée à la postérité et en est presque devenue légendaire. Tyrannisés par un père et un époux violent, débauché et incestueux, Beatrice Cenci, sa belle-mère et ses deux frères n’ont trouvé d’autre solution que de s’en libérer en commanditant son assassinat. Soucieuse de ne pas laisser impunie une telle atteinte à son autorité, la justice papale les condamna à mort à l’exception du plus jeune des enfants. Devenue un symbole de l’opposition à l’arbitraire, à l’absolutisme et à la toute puissance de l’aristocratie, Beatrice Cenci a inspiré peintres, réalisateurs de films, compositeurs et surtout écrivains : Stendhal, Alexandre Dumas Père, le poète Shelley, Alberto Moravia entre autres.

Mais c’est le « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, et tout particulièrement sa pièce Les Cenci, dont s’est nourri quand l’Opéra de Washington lui commanda une nouvelle partition pour son inauguration en 1971. Selon ses propres termes, Ginastera est alors dans sa « période néo-expressionniste », abandonnant les influences nationales, sud-américaines voire ethnologiques qui lui avaient valu une reconnaissance dans tout le continent et notamment aux États-Unis. Pour Beatrix Cenci, il compose une musique sérielle et atonale, âpre et violente (en parfait accord avec la thématique), aux percussions très présentes, se développant souvent par agrégats sonores mais non exempte de lyrisme dans la sombre assise des cordes graves ou l’intensité du traitement vocal. La couleur italienne est assurée par un saltarello parfaitement antiquisant (mais rapidement déstabilisé par l’irruption de véritables clusters) et l’utilisation d’une mandoline. L’œuvre est structurée en une succession de quatorze scènes à la progression dramatique savamment contrôlée qu’ouvre et clôt un chœur à l’antique.

Pour en assurer la fluidité, le metteur en scène use avec habileté du plateau tournant et des tableaux constamment renouvelés qu’il autorise. L’esthétique générale des décors et costumes de Mariana Tirrante se réfère aux années 70, époque de la création. Une gigantesque idole de Beatrice, adulée par le peuple, ouvre le spectacle ; sa mise en bière le termine. Après la scène du viol à la bestialité difficilement soutenable, cette statue disloquée figurera le corps défait et la psychologie détruite de l’héroïne, atteinte dès le début dans son intégrité et sa féminité par le port d’une orthèse de jambe, d’un corset orthopédique et d’une perruque. Pour la scène du bal (et du saltarello), recourt avec à propos à une projection vidéo des orgies et des turpitudes du Comte Cenci, ce qui suscite la réprobation des invités. La précision de la direction d’acteurs parachève cette mise en scène soigneusement pensée et travaillée, en accord constant avec l’œuvre et les ambiances sonores de la partition.

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Dans le rôle central de l’héroïne éponyme, , soprano au timbre limpide, apporte toute l’expressivité, l’engagement et la douleur nécessaires. Sa belle-mère Lucrecia trouve en , mezzo-soprano aux couleurs fauves, une interprète parfaite de la résignation et de la souffrance intériorisée. Très impressionnant de puissance et de brutalité, est un Comte Cenci parfaitement odieux et terrifiant, au bord de la folie. En jeune Bernardo Cenci, est la seconde mezzo-soprano, aux inflexions plus douces. Ténor  aux aigus claironnants mais manquant quelque peu de subtilité, tient le rôle peu gratifiant du lâche Orsino, ex-promis à Beatrice.

À travers de plus courtes interventions, le reste de la distribution se montre par ailleurs parfaitement impliqué et à la hauteur des difficultés de l’écriture vocale, tout comme le Chœur de l’Opéra national du Rhin, impeccablement préparé par Alessandro Zuppardo. Remarquable performance aussi de l’, pourtant en terrain peu familier, notamment grâce à la noirceur menaçante des cordes graves et la virtuosité des percussions. À sa direction, soigne la lisibilité des complexes étagements sonores, la transparence des scènes plus lyriques tout comme la puissance paroxystique des accès de violence.

Pour finir, quelques mots sur le Festival Arsmondo dont c’est cette année la deuxième édition. Après le Japon en 2018, honneur cette fois à l’Argentine à travers un copieux programme musical (concerts, récitals et deux productions scéniques : Beatrix Cenci de Ginastera et Maria de Buenos Aires d’Astor Piazzola) mais aussi danse, films, lectures littéraires, expositions et conférences.

Crédit photographique : (Beatrice) /  (Comte Cenci), (Beatrice), Igor Mostovoi (Giacomo) © Klara Beck

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