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Ermonela Jaho, l’intensité de l’expression

est la lauréate du prix 2021 dans la catégorie « Musique vocale » avec l’album Anima rara, publié par Opera Rara et dédié au répertoire de Rosina Storchio, et plus particulièrement celui communément défini comme verista-naturalista. La chanteuse albanaise, qui vit en Italie depuis 18 ans, réside aujourd’hui à New York, mais elle n’a pas hésité à prendre l’avion et à venir à Vaduz pour recevoir son prix et pour chanter lors du gala avec le Sinfonieorchester Liechtenstein, un « Addio del passato ». La veille du concert, Nicola Cattò (Musica, Italie), membre du jury des , l’a rencontrée pour aborder de nombreux sujets, à commencer par son arrivée en Italie en 1993.

ICMA : Comment était le monde de la musique en 1993 ?

 : Je viens d’Albanie, qui a été sous le communisme pendant 50 ans : tout était fermé, ce qui se passait à l’extérieur nous était inconnu. Et le monde de l’opéra était pour nous celui des films italiens en noir et blanc, avec les vies de Bellini et Verdi. Pour moi, chanter en Italie, à La Scala, était un rêve. A tel point que – je suis émue en y repensant – avant de partir en Italie, j’ai écrit un journal dans lequel je notais mes objectifs de vie, mes résolutions professionnelles. Et aujourd’hui, je me rends compte que je les ai tous réalisés ! Quand vous voulez désespérément quelque chose, c’est votre âme qui le veut.

ICMA : Mais vous avez fait vos débuts en Albanie, dans La Traviata, alors que vous étiez une jeune fille…

EJ : C’était une expérience, une folie : en Albanie, je ne savais pas que mon âge n’était pas le bon, que je devais attendre. Mes parents n’étaient pas des amateurs d’opéra, donc je n’en savais rien. Et quand j’ai vu cet opéra pour la première fois à 14 ans (il était chanté en albanais !), j’en suis immédiatement tombée amoureuse et j’ai dit à mon frère : « Je ne mourrai pas sans l’avoir chanté ». Depuis lors, j’ai eu plus de 300 représentations !

ICMA : Y avait-il des stars de l’opéra dans votre pays à cette époque ?

EJ : Pas exactement, seulement les solistes de l’Opéra d’État de Tirana. Mais je n’appartenais pas à ce milieu. La première diva à avoir eu une résonance internationale a peut-être été , qui a onze ans de plus que moi, puis . Après moi, en termes d’âge, sont venues et Gëzim Myshketa.

ICMA : Pourquoi avez-vous choisi, pour le gala des ICMA, La Traviata et l’air « Addio del passato » ?

EJ : Cet air fait partie du disque avec lequel j’ai remporté le prix ICMA, et c’est pour moi une sorte de « basse obstinée », un rêve qui m’a toujours suivi et qui vit avec moi. Je ne sais pas si je chanterai toujours Violetta, car c’est un rôle qui me consume psychologiquement et physiquement : une sorte de marathon. Et un marathon à 50 ans, c’est difficile à imaginer.

ICMA : Certains rôles sont-ils donc des marathons et d’autres des 100 mètres ?

EJ : Certainement. Les marathons sont Traviata, Manon, Manon Lescaut, Butterfly. Les cent mètres sont Antonia dans Les Contes d’Hoffmann et Suor Angelica, avec une fin terrible, où l’intelligence du chanteur doit lui faire comprendre combien on peut donner et combien on doit se contrôler.

ICMA : Vous alternez entre le répertoire belcantiste et le répertoire vériste : est-ce possible ?

EJ : Avant, je pensais que c’était impossible, mais en étudiant, j’ai changé d’avis. Je suis un pur soprano lirico, ni leggero ni spinto, qui s’adapte au chant coloratura. Cependant, en bon Balkan, méditerranéene, j’ai la tragédie dans le sang et j’ai toujours voulu des rôles à forte charge émotionnelle comme Violetta ou Suor Angelica. La première fois que j’ai chanté Butterfly, tout le monde m’a déconseillé de le faire, car j’aurais risqué de perdre ma voix rapidement. Alors je relis les lettres de Puccini ou d’autres compositeurs de l’époque, pour comprendre comment leur musique était interprétée à ce moment-là. C’est le cas du CD Anima Rara, car Rosina Storchio était une soprano légère, dont Puccini associait le timbre à l’idée de jeunesse et de vulnérabilité. Cio Cio San a 15 ans « netti netti », comme elle le chante. Bien sûr, dans certaines pages, un certain volume est nécessaire pour ne pas être submergé par l’orchestre, mais tout en exprimant la fragilité du protagoniste. J’ai donc voulu l’essayer aussi. D’autre part, chaque chanteur a un baromètre dans la gorge : si vous êtes fatigué, vous le comprendrez immédiatement. Mais cela ne s’est pas produit. Il suffit de penser à l’entrée de Butterfly, si raréfiée et délicate. Et c’est également vrai pour Anna Bolena ou Capuleti, que j’ai abordés. Le secret est de savoir dire, et de ne pas chanter fort. Il y aura toujours une voix plus grande que la vôtre !

ICMA : Même Sonya Yoncheva dit que pour garder une voix souple, on peut et on doit alterner entre Haendel et Puccini !

EJ : Elle a raison. Chaque compositeur a toute une histoire derrière lui, et c’est au chanteur de respecter le style. Dans tous les cas, un paramètre important pour chanter un opéra est le type de salle dans lequel vous vous vous produisez, ainsi que les qualités du chef d’orchestre. J’ai chanté 175 représentations de Butterfly, et je m’en suis généralement toujours bien sortie. Mais une fois en Allemagne, un chef d’orchestre s’est plaint qu’à mon entrée, je devais chanter plus fort car « l’orchestre ne peut pas jouer plus doucement ». J’ai vu trop de collègues s’épuiser en poussant inutilement des voix qui étaient de nature légère.

ICMA : Vous vous consacrez beaucoup à l’opéra français, même en chantant un rôle très aigu comme Thaïs. Qu’est-ce qui change au niveau vocal ?

EJ : L’opéra français, comparé à l’opéra italien, vous apprend à mieux tenir votre voix. C’est une sorte de thérapie pour moi, cela m’aide à intérioriser les passions et les sentiments. Thaïs est tout en couleurs et en nuances.

ICMA : Le prix ICMA est le dernier en date d’une longue série de récompenses internationales pour vous. Qu’est-ce qui frappe les gens dans votre voix ? Peut-être la « violence » émotionnelle que l’on trouve si rarement aujourd’hui ?

EJ : Vous avez tout à fait raison. Aujourd’hui, il y a beaucoup de voix qui sont plus belles que la mienne, mais peut-être pas autant qui, comme moi, se concentrent sur l’intensité de l’expression. Vous voyez, quand je suis arrivée en Italie, je n’avais rien, je voyais mes camarades et je les enviais. Mais j’ai réussi à transformer ma faiblesse, ma vulnérabilité en une force que j’ai projetée sur scène. La musique est le langage de notre âme, et il est impossible de la cacher. Vous pouvez le faire en dehors, mais au théâtre, nous sommes nus. Ce que vous avez à l’intérieur ressort, et c’est vrai pour tous les artistes. Derrière chaque personnage que je joue, il y a une partie de moi, et ce n’est que de cette manière qu’on devient crédible. Peut-être que vous ne voulez pas l’admettre, parce que cela peut être douloureux, mais c’est comme ça. Quand je dois crier, je crie, quand je dois pleurer, je pleure. Et quand je termine une pièce, j’ai beaucoup de mal à m’en remettre. Ma liberté n’est pas en dehors, elle est sur scène. En bref : pour se connecter avec le public, il faut découvrir en soi ce qui nous fait mal.

ICMA : Avez-vous été inspirée par des artistes du passé ?

EJ : Au début, mon modèle était Maria Callas, qui reste une référence dans son dépassement de la voix ; mais ensuite, j’ai préféré me fier uniquement à mon expérience humaine. Nous sommes toujours entourés à parts égales de belles choses et de choses dramatiques, et l’artiste traduit cela en fonction de sa sensibilité. On peut m’aimer ou non, mais je suis honnête : nous chantons des sentiments humains, mais accentués, pour avoir un effet de catharsis, comme dans la Grèce antique.

ICMA : Vos collègues, metteurs en scène et chanteurs, comprennent-ils toujours votre effort ?

EJ : C’est parfois difficile, on risque de paraître hystérique, exagéré. Mais je ne suis pas une championne du drame, je suis simplement moi-même. Cependant, lorsqu’il y a un objectif commun, on peut atteindre des sommets artistiques vraiment remarquables.

ICMA : Comme, à mon avis, dans votre Trittico avec Pappano…

EJ : Vous lisez dans mes pensées ! À cette époque, j’avais perdu mes parents, mais je n’avais rien dit à personne. J’avais reçu une offre pour Suor Angelica, que je n’avais pas encore abordée, et j’ai accepté. Je suis arrivée à Londres presque en transe à cause de la douleur personnelle, et les répétitions avec Maestro Pappano ont été merveilleuses. Il sait toujours avant vous comment vous allez respirer, comment vous allez chanter. Lorsque j’ai chanté l’opéra, ma douleur s’est naturellement transmise au personnage que je jouais : lorsque Angelica reçoit de la tante princesse la nouvelle de la mort de son fils, à ce moment-là, je ne pleurais pas pour lui, mais pour mes parents. J’étais traumatisée, je pleurais pour la première fois, et c’était libérateur. Le public a ressenti cette étrange énergie, cette tension. Je me cachais derrière Angelica, mais c’était ma douleur. Lorsque la vérité vient du cœur, qu’elle vous blesse et vous touche personnellement, et que vous parvenez, grâce à vos capacités techniques et vocales, à la transmettre, eh bien, aucun public ne peut rester indifférent. Certains chefs d’orchestre préfèrent des lectures plus neutres : mais c’est le drame, la passion qui nous relie. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, l’hystérie.

ICMA : Ce CD vient après l’enregistrement, toujours pour Opera Rara, de Zazà de Leoncavallo : un opéra qui est aujourd’hui très éloigné de nos habitudes d’écoute, qui peut même paraître très désuet. Comment l’avez-vous abordé ?

EJ : Il faut y croire, mais avec un peu de détachement, en trouvant ce qui est encore valable aujourd’hui. Tout le monde a des rêves, mais ils ne se réalisent pas toujours. Pour Zazà, le rêve était d’épouser l’homme de sa vie. Mais la réalité peut être douloureuse, et on ne peut pas la changer. Donc le sujet de Zazà aujourd’hui peut sembler désuet, mais à la base il y a quelque chose d’éternel. Je dois dire que le public anglais a beaucoup aimé l’opéra, les spectateurs étaient émus.

ICMA : Pour en venir à Anima Rara, comment la liste des titres a-t-elle été choisie ?

EJ : Je ne voulais pas faire un récital de vérisme classique, comme l’ont fait de nombreux collègues illustres : l’idée était de faire comprendre aux gens que le vérisme a également un côté moins connu, qu’il ne peut pas être identifié uniquement avec les « cris » et la passion, les grandes voix et les notes aiguës. Et même le style devait être plus lyrique, moins exagéré : loin de certaines prima donnas du passé.

ICMA : Quelles œuvres, parmi celles enregistrées ici, chanteriez-vous dans leur intégralité ?

EJ : Je ne l’ai jamais entendu complètement, mais je pense que Lodoletta est très intéressant. La dernière scène alterne en quelques minutes différentes ambiances, avec une grande efficacité.

ICMA : Il y a de nombreuses années, vous avez chanté, dans un rôle mineur, le Sapho de Massenet !

EJ : C’est vrai, le rôle d’Irène, à Wexford. Un vrai chef-d’œuvre, une sorte de Traviata ou de Rondine dans laquelle le protagoniste ne meurt pas à la fin : mais il faut une vraie troupe de chanteurs-acteurs. Qui sait, avant le Covid il y avait tant de projets, maintenant nous sommes tous plus prudents.

ICMA : Exactement : comment avez-vous vécu cette période de restrictions ?

EJ : C’était compliqué. Je venais de terminer La Traviata à Munich et je devais aller à Marseille pour mes débuts dans Adriana Lecouvreur, qui n’a pas eu lieu. C’était le premier de huit contrats annulés. J’ai souffert du fait que ce n’était pas un arrêt progressif, mais un arrêt brutal. Je ne m’étais pas reposée depuis de nombreuses années, et vocalement, cela m’a certainement fait du bien. Cependant, je me sentais presque morte, j’avais des moments de dépression, je pensais que je ne servais à rien, que ma vie n’avait plus de sens. Je voyais le peu d’importance que l’on accordait à l’art et à la culture. J’ai étudié, j’ai essayé, mais il me manquait la tension de la performance en direct, la compétition avec les collègues (dans le bon sens du terme). J’ai même essayé le streaming, mais j’ai fini en larmes. La musique est faite pour s’écouter les uns les autres. J’enseignais, via le zoom, et je devais donc me forcer à réconforter mes élèves. Mais de manière réaliste, je pouvais me permettre cette pause. Certains collègues ne pouvaient pas survivre financièrement, ils ont dû changer de travail. C’est pourquoi, quand j’ai recommencé à jouer, je me suis dit : « Je dois tout donner parce que c’est peut-être la dernière fois ». Ce n’est qu’une question de temps. L’important est de ne jamais se ménager, de tout donner à chaque fois.

ICMA : Y a-t-il d’autres projets d’enregistrement ?

EJ : J’aurais dû enregistrer Zingari pour Opera Rara mais malheureusement les dates n’étaient pas possibles pour moi [Krassimira Stoyanova la remplacera, ndlr] ; disons que nous allons continuer dans la sphère vériste, puisque Zazà a été la première expérience pour ce label dans la sphère post-romantique, puis continuer avec la version originale de Villi, dans laquelle on peut voir l’amour de Puccini pour Wagner et Saint-Saëns.

ICMA : Et sur le vif ?

EJ : Je commencerai par un récital en Espagne, toujours en rapport avec Anima Rara, puis plusieurs Butterfly (Séville, Hambourg) et enfin je ferai mes débuts dans Adriana à Vienne, avec peu de répétitions. Je reviendrai à la Bohème après de nombreuses années, et quelque chose de français, comme Thaïs et La voix humaine à Madrid. L’année prochaine, je ferai mes débuts dans La Juive en tant que Rachel. Je ne suis pas un vrai faucon, mais j’ai déjà chanté Valentine dans les Huguenots. Et je chanterai aussi Nedda dans Pagliacci, un rôle pour lequel j’avais des réserves, à Londres avec Tony Pappano et Jonas Kaufmann (et il y aura aussi Anita Rachvelishvili dans Cavalleria) : L’aria de Nedda est un état d’esprit, elle parle des compromis que nous faisons tous dans nos vies. Une vie qui veut changer, mais qui ne peut pas. La mise en scène sera assurée par Damiano Michieletto.

ICMA : Le journal de votre fille, en somme, a été satisfait !

EJ : Je dirais que oui : maintenant, je veux profiter de chaque instant.

Traduction et adaptation : Maciej Chiżyński, représentant de ResMusica au jury des ICMA.

Crédits photographiques : © Albert Mennel

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