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À Genève, Elektra tourne en rond

Devant son impressionnant décor, le metteur en scène offre une vision oppressante de Elektra de Richard Strauss avec une distribution vocale remarquable et superbement investie.


Quelques jours avant la Première d’Elektra de Richard Strauss au Grand Théâtre de Genève, la presse locale et les réseaux sociaux s’étendaient sur le décor monumental créé par le metteur en scène allemand . On parlait de près de treize tonnes d’acier installées sur le plateau et dans les cintres du théâtre genevois. On vantait les dimensions gigantesques de cette structure. Plus grande que celle que le metteur en scène avait déjà conçue pour la pièce éponyme de Hugo von Hofmannstahl présentée à Munich en 2018.

Ainsi lorsque s’ouvre le rideau, l’apparition de cette immense construction métallique, sorte de tour d’acier faite de plateaux successifs chapeautés d’une cage cylindrique planant au-dessus de l’ensemble, le ressentiment est angoissant, écrasant. Bientôt, cette structure se met lentement en mouvement. Tournant sans cesse, s’élevant puis se rabaissant, s’inclinant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, les éclairages insistants () ajoutent à la lourde désespérance qui s’installe. En quelques secondes, un climat pesant s’abat sur le parterre du théâtre. Les servantes d’Elektra s’avancent d’un pas mal assuré. Le tapis métallique tournant à l’envers de leur démarche leur imprime une allure de difficile progression. Durant cette lourde marche, elles blâment l’obsession de leur maîtresse de venger son père Agamemnon tué par Klytämnestra, sa mère. Dans cet univers de crime, personne ne se distingue de personne. Tous sont vêtus à l’identique, justaucorps noirs ceinturés de lanières de cuir. Seule différenciation, l’étage sur lequel gravitent les protagonistes respecte les hiérarchies sociétales. Ainsi Elektra, sa sœur Chrysothemis et sa mère Klytämnestra ont le privilège du plateau supérieur, les servantes occupant une orbite tournant, plus bas, autour du disque central.

« Tous sont pris au piège ! », résume Ulrich Rasche dans le parti pris de sa mise en scène. De fait, personne n’est en paix. Elektra s’impatiente de ce qu’elle soit vengée, sa sœur Chrysothemis veut échapper à cet enfer, la mère Klytämnestra ressent la haine de sa fille comme le remord de son acte. Prisonniers de leur espace, constamment dans l’agitation de l’esprit, les plateaux tournant sans discontinuer, les acteurs de cette vengeance n’ont d’autres possibilités que de tourner en rond dans une chorégraphie superbement obsédante (, Yannik Stöbener, ). Leurs jambes continuellement en mouvements, le haut du corps immobile, la tête haute, les bras ballants, ils n’ont que leur chant à offrir. Hormis ces marches incessantes, ces reculades, ces avancées, ces pas de côtés, aucun geste des bras ne se fera avant que la vengeance ne soit accomplie. Alors, dans une ultime scène, comme un cri du cœur, de l’âme, Elektra, du haut de sa tour, lèvera les bras au ciel pendant que défileront ses servantes vaincues, la tête baissée.


Dans ce formidable et terrifiant spectacle, la performance des chanteurs est à relever. Pour le rôle-titre, l’œuvre straussienne est une prouesse en elle-même. Elektra est sur scène pratiquement pendant tout l’opéra. Un heure et quarante minutes de chant extrême, en même temps que cette mise en scène demande de marcher pendant tout ce temps-là. Chanter Elektra sur un plateau tournant, chanter en reculant, chanter en montant le plan incliné ou en le redescendant, chanter en faisant des pas de côté, plus qu’une chanteuse, c’est à une véritable athlète qu’il faut faire appel.

A ce jeu, la soprano (Elektra) tient son rôle crânement. Elle confirme largement l’impression qu’elle avait donné lors de ses prestations de Senta dans le Vaisseau Fantôme de Wagner à Genève en 2013 et dans ses prestations de Fidelio au festival de Verbier en 2014, comme de sa magnifique Chrysotémis toujours à Verbier en 2017. Peut-être a-t-on noté derrière sa puissance intacte, ses aigus lumineux, une légère augmentation de son vibrato. A ses côtés, la soprano Sarah Jakubiak (Chrysothemis), déjà remarquée au Deutsche Oper de Berlin en 2018 est ici renversante de puissance, de stabilité vocale et d’irréprochable diction. (Klytämnestra) complète avec bonheur le trio des femmes déchirées avec une voix lyrique accentuant l’esprit de regret de son crime. Le ténor (Aegisth) allie sobriété et efficacité dans une voix superbement placée. La basse (Orest) impose une voix pleine et chargée d’harmoniques conférant au justicier la beauté froide de la mission qu’il est appelé à accomplir. Entendu récemment au Grand Théâtre de Genève dans Les Pêcheurs de Perles et dans Anna Bolena, le baryton-basse (Le Précepteur ) s’affirme très convaincant dans ce pourtant petit rôle avec sa belle voix et son magnifique legato. Du velours. A noter enfin, dans les courts passages des servantes d’Elektra, la voix cristalline et lumineuse de (La Cinquième Servante).

Dans la fosse, l’Orchestre de la Suisse Romande s’avère superbe, surtout dans les passages où la musique de Strauss s’envole dans ses explosions lyriques. On l’entend alors dans un moelleux musical intense et bienvenu. On l’aime moins lorsque ses cuivres éclatent sans retenue. Pour sa première venue dans la fosse du Grand Théâtre de Genève, , le chef titulaire de l’orchestre romand signe une direction excellente et précise.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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