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Le Miracle d’Heliane a eu lieu à Berlin

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Berlin. Deutsche Oper. 18-III-2018. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Das Wunder der Heliane op. 20, opéra en trois actes sur un livret de Hans Müller-Einingen d’après un mystère de Hans Kaltneker. Mise en scène : Christof Loy. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Barbara Drosihn. Lumières : Olaf Winter. Dramaturgie : Dorothea Hartmann, Thomas Jonigk. Avec : Sara Jakubiak, Heliane ; Josef Wagner, Le Souverain ; Brian Jagde, l’étranger ; Okka von der Damerau, le messager ; Derek Welton, le portier ; Burkhard Ulrich, Der Schwertrichter – le juge ; Gideon Poppe, le jeune homme ; Andrew Dickinson, Dean Murphy, Thomas Florio, Clemens Bieber, Philipp Jekal, Stephen Bronk, Six juges ; Sandra Hamaoui, Meechot Marrero, séraphins. Chor und Extra-chor der Deutschen Oper Berlin (chef de chœur : Jeremy Bines). Orchester der Deutschen Oper Berlin, direction musicale : Marc Albrecht

heliane_ Loy JagdeJakubiakWagnerAprès l’Opéra des Flandres, le Deutsche Oper de Berlin monte également le rare Das Wunder der Heliane d’, cette fois dans une mise en scène de où la religiosité et l’onirisme ne sont traités que dans les rapports des hommes entre eux. La distribution quasi irréprochable assemble cinq premiers rôles de très haute intensité, à commencer par les deux du couple principal, l’Étranger de Brian Jagde et l’Heliane de .

Déjà résumée succinctement en septembre dans notre compte-rendu de Gand, le livret du Miracle d’Heliane n’est pas le plus facile à mettre en scène. Si David Bösch allait y chercher un univers de zombies et la pénombre pour traiter l’onirique, ne s’intéresse presque pas à la trame principale de l’histoire, mais l’intègre simplement dans un grand salon boisé début XXe, avec des protagonistes vêtus de costumes qui placent l’action à l’époque de la composition de l’œuvre. Comme toujours avec Loy, le travail de dramaturgie au cordeau, parmi les meilleurs au monde sur les scènes d’opéra, suffit ici pour intéresser l’auditeur et porter surtout l’attention vers la superbe musique orchestrale et vocale de Korngold.

Le miracle d’Heliane ne serait rien sans Heliane, et si Ausrine Stundite (d’ailleurs en ce moment même à Berlin pour porter Salomé dans la nouvelle Staatsoper enfin rénovée) avait su intéresser dans le rôle en début de saison, la surpasse par le chant et par l’esprit. Cette artiste en troupe à l’Oper Frankfurt avait déjà passionné en Marietta dans Die tote Stadt de Korngold, mais quelques années plus tôt, l’Américaine péchait encore par la prononciation, déjà bien meilleure il y a moins de deux ans face à Kaufmann dans Die Meistersinger von Nürnberg à Munich. Aujourd’hui, presque chaque phrase est parfaitement compréhensible dans la bouche de Jakubiak, soprano au timbre toujours superbe, accompagné d’une impressionnante puissance vocale jusqu’à la fin de l’œuvre.

Son mari sur scène, ici le baryton , montre de beaux graves et un chant dynamique voire nerveux, à l’opposé de la douceur de l’autre baryton-basse, l’excellent , Portier marquant dès sa première intervention au début de l’opéra. La mezzo-soprano ajoute une présence luxueuse à la distribution grâce à sa superbe palette de médium et une projection du texte du messager d’une grande clarté. Seul, le juge aveugle de déçoit par le manque de chaleur et de puissance contenues dans sa voix, quand le jeune homme de Gideon Poppe convainc tout à fait, tout comme les six hommes issues de l’Ensemble de la Deutsche Oper Berlin, tous déjà entendus dans des parties beaucoup plus complexes.

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L’intensité du chœur mérite de rappeler une remarque faite la veille au sujet de la représentation de Turandot sur l’incroyable progression de cette formation depuis ce début de saison grâce au nouveau chef anglais . Et l’on se doit de finir par un artiste encore peu connu mais bientôt coqueluche des salles du monde entier s’il sait faire les bons choix de carrière pour protéger sa voix. Taillé comme un joueur de football américain, le jeune Brian Jagde (bientôt à Paris dans Forza del Destino) entre avec vaillance dans un rôle de la longueur et de la difficulté de celui de l’Empereur de Die Frau ohne Schatten. Pendant les deux premiers actes, soit jusqu’à sa mort, son chant exalté et tendu ne souffre d’aucun défaut, ni de puissance, ni de couleur, avec un léger voile sombre particulièrement agréable dans le bas du spectre. Le physique massif permet au jeune homme de toujours avoir du charisme en scène, même lorsqu’il ne fait rien, ou qu’il doit tenter de convaincre Heliane nue qu’elle fait une erreur en lui offrant son être ; Sara Jakubiak ayant alors dans cette scène laissé sa robe blanche de pureté à terre, telle une nature morte de Joseph Beuys.

Dernier point fort de cette production, le chef néerlandais Mark Albrecht impressionne en fosse par son jeu tendu et obscur. Il fuit très rapidement les sons pré-hollywoodiens composés par Korngold pour nous enfoncer, grâce à un son compact empli de tension, dans la noirceur post-straussienne de cette partition. Il en fait également ressortir, grâce à un excellent , toutes les influences mahlériennes, surtout celles issues du Knaben Wunderhorn, comme à la fin de l’acte I juste après le « Schweig ! » asséné par Heliane.

Espérons que le triomphe pour l’équipe musicale à la fin de l’opéra ouvre de nouvelles perspectives de reprises à cette œuvre, ainsi qu’aux autres pièces méconnues de Korngold, dont le magnifique Violanta.

Crédits photographiques  : © Monika Rittershaus

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Berlin. Deutsche Oper. 18-III-2018. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Das Wunder der Heliane op. 20, opéra en trois actes sur un livret de Hans Müller-Einingen d’après un mystère de Hans Kaltneker. Mise en scène : Christof Loy. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Barbara Drosihn. Lumières : Olaf Winter. Dramaturgie : Dorothea Hartmann, Thomas Jonigk. Avec : Sara Jakubiak, Heliane ; Josef Wagner, Le Souverain ; Brian Jagde, l’étranger ; Okka von der Damerau, le messager ; Derek Welton, le portier ; Burkhard Ulrich, Der Schwertrichter – le juge ; Gideon Poppe, le jeune homme ; Andrew Dickinson, Dean Murphy, Thomas Florio, Clemens Bieber, Philipp Jekal, Stephen Bronk, Six juges ; Sandra Hamaoui, Meechot Marrero, séraphins. Chor und Extra-chor der Deutschen Oper Berlin (chef de chœur : Jeremy Bines). Orchester der Deutschen Oper Berlin, direction musicale : Marc Albrecht

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  • EricBubu

    Totalement en accord en tous points avec cette critique.
    Et notamment sur le dernier paragraphe. Je ne comprends absolument pas comment Violanta a pu être jusqu’ici complètement ignorée des scènes du monde entier. Mais vous verrez qu’une fois que le 1er directeur de théatre osera, on la verra partout à l’affiche (comme pour Die Tote Stadt, comme pour Der Zwerg, ou plus récemment encore Die Gezeichneten, qui avait jusquà encore récemment la même réputation que le « Wunder », celle d’une oeuvre impossible à monter.)

  • EricBubu

    Oui, j’ai vu ça aussi il y a deux jours, et je ferai très certainement le déplacement au Komische Oper.

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