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Odes pianistiques à la nuit au Festival de Dinard

Après avoir donné leurs lettres de noblesse à la clarinette, au violon, aux percussions, le Festival International de Musique de Dinard a mis au devant de la scène pour cette 33e édition son instrument-roi, le piano.

Depuis 2019, qui a pris les rênes de sa programmation artistique, donne un souffle nouveau au Festival de Dinard, tout en veillant à la continuité des traditions ancrées. Ainsi le piano demeure son « fil rouge », tandis que des innovations sont venues l’enrichir, comme le jazz et un concours destiné aux pianistes grands amateurs. Au-delà du piano, des découvertes sont au programme, comme cette année la percussion (avec Adélaïde Ferrière) et le quatuor à cordes dont une histoire musicale a été présentée aux petits et grands. tisse des liens entre publics et musiciens, initie des rencontres, celles des professionnels et des amateurs, celles des artistes et des enfants, des personnes âgées, celle de la musique et des saveurs culinaires en relation avec le lycée hôtelier local…

, des ténèbres infernales à la Nuit transfigurée

Une nouveauté de plus pour l’édition 2022 : en bouquet final, une Nuit du piano composée de trois récitals, pressentie la veille par celui de intitulé « Nuit transfigurée ». La pianiste, à l’instar de , son compositeur favori, a écrit sa propre paraphrase pour piano de l’œuvre pour sextuor à cordes d’, l’une des quatre transcriptions de sa main réunies dans son récent album. Elle la jouera après Mozart et …Liszt. Sur la scène du Théâtre Debussy du Palais des Arts qui jouxte le casino en bordure de mer, un Bösendorfer. Sous l’éclairage d’un unique projecteur concentrant la lumière juste nécessaire sur le clavier et l’interprète, la musicienne rassemble ses mains près de ses yeux clos, semblant chercher au fond d’elle-même le concentré, la densité qu’elle va mettre dans chacune des notes qu’elle va jouer. La Fantaisie en ut mineur KV475 de Mozart, sombre, lente, ne cède pas au pathos, ni à l’exposition à trop de lumière lorsque la tonalité majeure apparaît, empreinte d’une gravité constante. Lorsque la phrase chante, les doigts au fond des touches, c’est dans une tenue sublime, de profondeur et de pudeur réunies. Cette Fantaisie en appelle une autre : Après une lecture de Dante de , que la pianiste met en miroir avec la Nuit transfigurée d’. Beatrice Berrut creuse leurs ténèbres chargées d’angoisse et de tourment, plombe l’atmosphère de la nuit, sa marche aussi pesante que sur un chemin de croix. Avec quel art de la narration les métamorphose-t-elle en chemins de lumière, nous fait-elle passer de l’oppressante épaisseur à la légèreté de la félicité, l’âme d’un côté le cœur de l’autre, délestés du poids de la culpabilité en un chapelet de notes aigües au doux éclat dans les cieux lisztiens, en un arpège de ré majeur, suivi de l’esquisse d’un mouvement de valse et de chants d’oiseaux dans la Nuit transfigurée ! Auparavant il y aura eu ce moment délicieux lorsqu’elle raconte micro en main, l’histoire du poème de Richard Dehmel qui a inspiré l’œuvre de Schoenberg, sa longue jupe plissée épousant ses rondeurs de jeune femme enceinte.

Émotions multipliées par trois au cœur de la Nuit du piano 

Le lendemain, le mélomane délaisse en fin d’après-midi le somptueux paysage côtier pour une immersion musicale. La Nuit du piano commence avec , qui offre un récital de chants…au piano ! Pour commencer d’irradiants Chants du Rhin de . On se laisse prendre par le charme et la fraîcheur de ces six petits bijoux musicaux, sous-titrés lieder sans paroles, dont le musicien déroule le flot chantant avec raffinement et poésie. Suit la transcription par Serge Rachmaninov du Menuet de l’Arlésienne, d’un éclat en demi-teinte, où la patte du compositeur russe se laisse entrevoir. Le chant trouve l’acuité de son expression dans trois des lieder de Franz Schubert transcrits par Franz Liszt, Die Taubenpost, Ständchen, et Auf dem Wasser zu singen. Plus lent que le lied au caractère enjoué, Die Taubenpost est ici un rien nostalgique. y laisse la musique chanter d’elle-même, souplement, rêveusement, dans l’ampleur d’une respiration que l’on retrouve ensuite avec Ständchen, dont il enlace avec délicatesse les deux voix. Dans Auf dem Wasser zu singen, « Pour chanter sur l’eau », il fait voguer le chant à l’infini sur les ailes d’une joie inaltérable, éperdue. L’engagement émotionnel et expressif du pianiste est à son comble dans La Vallée d’Obermann de Franz Liszt, dont il livre une interprétation exaltée. On l’attendait en bis : il revient à Bizet avec Venise, premier jet de sa Romance de Nadir, dans la magnifique transcription qu’il a réalisée. 

nous présente son récital sous le signe du vertige. Celui d’abord des pensées nocturnes dans l’intimité de la musique de . Le chant du Nocturne en fa majeur op. 15 n° 1 coule sous ses doigts avec naturel et délicatesse, à peine troublé par un goéland peu discret, tandis que l’Étude op. 10 n° 11, toute en accords arpégés, est tendrement phrasée. L’Étude op. 25 n° 10 oppose les abords escarpés de ses octaves véhémentes à celles sereines et chantantes de son second thème joué dans un superbe legato. Puis la lente Valse en la mineur op. 34 n° 2 prélude à la Polonaise-Fantaisie op. 61, dont la pianiste nous livre le climat intérieur dans une interprétation poignante de sincérité, d’humanité, de profondeur, sans jamais forcer le trait, comme un regard vertigineux au fond de soi. Doit-elle à sa complicité de longue date avec les Bösendorfer cette façon de timbrer le chant, de l’ourler, cette longueur du son dans le médium grave que l’instrument viennois ne livre pas de lui-même, cette rondeur de la sonorité dans le Prélude pour la main gauche op. 9 n° 1 de Scriabine en prologue à cette vertigineuse vision cosmique, cette ascension vers la lumière vacillante au départ puis de plus en plus intense de Vers la flamme de Scriabine ? Vertigineux enfin le souvenir d’une Russie dans l’évocation de Rachmaninov, à travers les charmantes Daisies, ses Préludes op. 3 n° 2 et op. 32 n° 12, et son Étude-tableau op. 39 n° 5, teintées de larmes et de mélancolie… Un récital tout en sensibilité ponctué en bis par les quelques notes « toutes simples » d’une Mazurka de Chopin. 

La nuit a gagné le ciel lorsque commence le récital de . Nous l’entendons une fois de plus et sans lassitude dans ce grand diptyque romantique qu’il joue depuis quelques temps et qu’il laissera bientôt de côté pour un nouveau programme, la Sonate n° 3 en si mineur op. 58 de et la Sonate n° 3 en fa mineur op. 5 de . Deux monuments du répertoire auxquels il donne un souffle hors du commun, dans un époustouflant corps à corps avec ce Bösendorfer qui l’y invite, avec ces pages si exigeantes pour l’interprète musicalement autant que techniquement. La musique impeccablement construite chante sous ses doigts dans la magnificence des timbres, projetés et éclatants dans les aigus brahmsiens (scherzo et finale), ronds et pénétrants dans les mouvements lents (largo chez Chopin et andante espressivo chez Brahms) aux atmosphères nocturnes. L’expression toujours intense, parfois à fleur de peau, sert ses visions équilibrées des œuvres, entre fulgurances orchestrales (Brahms), emportements (finale chez Chopin), et douceur ineffable et ténuité recherchée de la ligne de chant dans les épisodes intimistes. C’est tout simplement magistral et le public subjugué et debout réclame un bis : Jésus que ma joie demeure de Jean-Sébastien Bach, dans l’arrangement de Wilhelm Kempff, de sa paix profonde, viendra alors éclairer la nuit. 

Crédits photographique : © Serge Bizeul

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