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Christophe Rousset et ses Talens Lyriques à la redécouverte de la Proserpine de Lully

Depuis près de vingt ans, et épaulés par une équipe de solistes sans cesse renouvelée et par le fidèle nous proposent de redécouvrir une à une les tragédies lyriques lullystes. En version de concert, la rare Proserpine est à Namur après Vienne et Versailles et deux jours avant Beaune.

Cette tragédie lyrique, fruit des retrouvailles de Lully avec son librettiste Quinault, s'inspire d'un épisode des Métamorphoses d'Ovide : l'enlèvement de Proserpine par Pluton (Acte II) suivi de sa séquestration aux Enfers (acte IV), parallèlement à la colère dévastatrice de sa mère Cérès, déesse des moissons répandant la famine sur Terre (Acte III) et à la mission médiatrice de Jupiter et Mercure (acte V) pour obtenir le partage temporel de l'héroïne entre époux aux Enfers, et mère sur Terre.

Si le mythe est une allégorie du cycle des saisons, ce livret prend une teinte politique, par l'allusion à un pouvoir central pacificateur et fédérateur de forces divergentes : le prologue au travers de ses divers personnages symboliques préfigure la happy end moralisatrice du dernier acte. Certains exégètes font d'ailleurs remarquer la coïncidence entre la date de la création de l'œuvre et l'annonce du mariage politiquement arrangé du Grand Dauphin avec Marie-Anne de Bavière, alors que le portait musical de Cérès délaissée par Jupiter est peut-être une allusion au sort de la Montespan, ex-favorite du Roi-Soleil, abandonnée au profit de Madame de Ludres. Quinault multiplie aussi les personnages et les intrigues secondaires (les amours contrariées d'Aréthuse et Alphée, les métamorphoses de Cyané ou d'Ascalaphe…) et, par cet épaississement d'une trame dramatique a priori ténue, stimule l'imaginaire musical du compositeur, surtout à partir de l'Acte III.

fait de l'orchestre un personnage à part entière, à la fois acteur principal et commentateur du drame. Le chef et claveciniste magnifie la vaste partition par une direction aussi enlevée que contrastée, aussi attentive à l'articulation rythmique, idéalement pimentée, qu'à la couleur orchestrale très variable – des sombres à-plat des cordes aux fines chatoyances des bois, en passant par de rutilantes fanfares de trompettes. Cette somptueuse parure orchestrale suggère à elle seule les changements de tableaux ou l'évolution psychologique des personnages, de la douceur la plus impalpable (la scène des Ombres heureuses, à l'Acte IV, si proche du Sommeil d'Atys) aux irrépressibles déchaînements de violence (l'hubris de Pluton lors du rapt, la fureur maternelle de Cérès désespérée, la rage de Proserpine). Il faut aussi mentionner le somptueux continuo de six musiciens, qui relance sans cesse avec prestance et précision le discours, au fil des diserts mais essentiels récitatifs. apporte aussi une attention toute particulière à la prosodie et à la déclamation du texte : il vise, plus que le « beau chant », la véracité dramatique de chaque personnage.

Il peut compter pour cela sur une équipe féminine aussi impliquée que magnifiquement distribuée.  L'extraordinaire soprano suisse (déjà entendue avec la même équipe, dans des rôles plus secondaires pour Atys ou Thésée) campe une idéale Proserpine, tant par sa vocalité ductile très châtiée (son incrédule effarement à l'apparition de Pluton), que par la profonde noirceur, presque expressionniste, de son homérique colère (lors de la scène l'opposant à Ascalaphe). La mezzo française Amboisine Bré, au timbre vif-argent et à la tessiture très étendue, incarne (la Paix du Prologue) avec une farouche autorité mais aussi, avec une remarquable souplesse, la nymphe Aréthuse dont elle transcende le personnage par le relief psychologique inattendu qu'elle lui confère :   plus qu'une simple suivante, un témoin puis une confidente de l'héroïne dans son « merveilleux » malheur. , figure emblématique du chant baroque depuis près de quatre décennies, livre une saisissante incarnation dans le rôle de Cérès, la mère dépossédée : avec son timbre idéal, en immense tragédienne, elle confère au désarroi puis à la rage destructrice du personnage une incroyable urgence théâtrale, même si son registre grave est peut-être légèrement moins mis en valeur par le choix d'un diapason assez bas, particulièrement en première partie de soirée. L'exquise et idéalement ingénue , associée elle aussi à quelques productions lullystes antérieures, dresse, outre une parfaite Félicité au cours du Prologue, un portrait très frais et spontané de la nymphe Cyané, vite réduite au silence au gré de sa métamorphose en fleuve.

La distribution masculine nous a semblé moins homogène. , par sa voix d'une puissance péremptoire et d'un timbre éclatant, confère toute l'épaisseur brutale mais aussi la tendresse épisodique requise pour le rôle de Pluton. Dans le rôle secondaire de Crinise et en incarnation de la Discorde, est idéal de théâtralité consommée, David Witczak s'avérant, comme souvent, excellent en protocolaire Jupiter, tantôt foudroyant dieu des dieux, tantôt magnanime pacificateur. Le ténor , très pur de timbre et élégant de style, incarne un Alphée sans réelle épaisseur, là où , plus ténor que vrai haute-contre, manque en Mercure un peu de l'agilité et de la clarté de timbre supposée pour le rôle. L'Ascalaphe d' demeure assez peu crédible, timoré et très éloigné du cynisme de ce personnage suiveur, fourbe et dénonciateur.

On ne peut que louer l'excellence du dont le timbre et la présence sont idéaux au gré de ses nombreuses interventions.

Cette tragédie lyrique, certes peut-être pas la plus décisive de Lully, enregistrée parallèlement à cette tournée pour le label Château de Versailles Spectacles, nous laisse un peu songeur, privée qu'elle est de chorégraphie et surtout d'une scénographie adaptée à la représentation du « Merveilleux », omniprésent (orages, tremblements de terre, incendies de moisson, destruction de temple…), à l'instar d'une précédente version de concert en 2006 à la Philharmonie de Paris avec Le Concert Spirituel. Son livret un peu étiré, sa musique le plus souvent somptueuse seraient davantage réhabilités par l'art d'un Jean-Marie Villégier d'aujourd'hui ou par le spectaculaire de la technologie de notre temps.

Crédits photographiques . Vue d'ensemble/ Christophe Rousset/ , , Christophe Rousset, / , / © Alexandra-Syskova

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