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Jeanne d’Arc au bûcher à Radio France, réjouissante et bouleversante fresque musicale et théâtrale

La comédienne interprète une vaillante et sensible Jeanne d'Arc dans l'oratorio d' et , mêlant ses mots à l'Orchestre Philharmonique, la Maîtrise et le dirigés par . 

Mais auparavant, en prologue à l'ouvrage au sujet historique ô combien sensible du compositeur franco-suisse, No ! A lament for the Innocent, une pièce pour deux orchestres et deux sopranos (donnée en création française) de la compositrice israélienne évoque d'autres martyrs, ceux de notre temps, les enfants victimes du conflit israélo-palestinien. Les deux orchestres, comme les deux chanteuses, se font face, dirigés respectivement par à jardin, et Anna Sulkowska-Migón à cour, qui coordonnent leurs battues dans un effet de spatialisation. Cette lamentation qui commence par de longues notes tenues sur des glissandi instrumentaux ponctués par les percussions, est parcourue de sons soufflés, frottés, traversée de tumulte et de tensions. Les voix des deux mères éplorées, ténues, tremblotantes, haletantes, instaurent un climat d'angoisse sur les cris écartelés des instruments, climat qui devient de plus en plus oppressant, jusqu'à un cluster orchestral. C'est seulement à la fin que la parole s'extirpe de leurs corps après de longues expirations, suppliant « Don't take my child away, no ! ». Une œuvre tout aussi puissante qu'éprouvante.

Un long entracte suit, nécessaire au réaménagement du plateau pour l'effectif orchestral de Jeanne d'Arc au bûcher qui comprend deux pianos préparés, un célesta et des ondes Martenot. La mise en espace de la dramaturge Irène Bonnaud est plutôt efficace, bien que les deux personnages principaux, Jeanne et Dominique, nous semblent loin, derrière et en surplomb des musiciens du « Philhar ». Plus loin encore, et plus haut dans les balcons qui encadrent la scène, sont les chœurs, ces « voix du ciel » (dont les mélismes murmurés de la première scène sont saisissants) , mais aussi celles du peuple (chanson pseudo traditionnelle « Voulez-vous manger des cesses ») , des accusateurs de Jeanne et de leur tribunal des bêtes, alors que deux chanteurs et deux récitants occupent l'avant-scène, incarnant les personnages plus triviaux et terrestres, tels le cochon et l'âne. Dans cet ouvrage hybride, l'articulation entre voix parlées (et sonorisées), musique et voix chantées est sans doute ce qu'il y a de plus délicat à réussir. Les onze scènes se succèdent ici de façon fluide, dans un mouvement irrésistible qui conjugue ferveur mystique, gravité, farce et dérision. Le chef assemblant avec virtuosité les couleurs bigarrées et corsées de l'orchestre, anime cette grande fresque sonore dont l'écriture exubérante et riche en contrepoint flirte autant avec la chanson populaire que le plain-chant grégorien, lui donnant toute sa dimension théâtrale. On redécouvre la réjouissante vitalité de cet ouvrage, où l'ironie, le grotesque, la parodie rendent, par contrastes, encore plus poignants les moments de ferveur ou de douleur et plus bouleversants les moments de cruauté et de désespérance, comme les chants d'espoir.

Le sertissage du poème de Claudel et de la musique d'Honneger est remarquablement réalisé, laissant clairement compréhensibles les textes dans les dictions impeccables des comédiens, des chœurs, et des enfants de la Maîtrise, sans qu'il soit nécessaire de lever les yeux vers le sur-titrage. incarne une Jeanne juvénile, touchante par la lumière gracile de sa voix, la candeur et la ferveur inébranlable avec lesquelles elle se fond dans son personnage. Portée par la musique, elle en apprivoise dans sa diction et dans ses gestes, le rythme, le lyrisme. À ses côtés, François Chattot en Frère Dominique ouvre le Livre de sa vie, lui en fait lecture sur un ton empreint de gravité et d'humanité puis durcit le ton lorsqu'il lui énonce les imprécations de ses accusateurs « hérétique ! Sorcière ! Relapse ! » reprises par les chœurs. Les deux autres récitants, Flannan Obé, d'un comique inénarrable lorsqu'il mime l'âne, et Adrien Gamba-Gontard, qui en Porcus se proclame avec emphase et importance Président du tribunal des bêtes, forment la paire. Le ténor brille par sa présence, tant par sa voix chantée sonore et bien projetée, que par son jeu d'acteur très affirmé et engagé. La basse est d'une présence plus discrète quoique s'acquittant avec justesse de ses rôles. Les interventions du  (dirigé par Lionel Sow) sont d'une netteté extrême, sur le plan de la diction comme de l'expressivité, ses pupitres remarquables d'homogénéité. La (préparée par Sofi Jeannin) atteint le même niveau de précision, ses voix claires et enfantines sonnent suffisamment apportant fraicheur et pureté au cœur du drame, notamment dans l'émouvante scène de l'Épée. Le duo très assorti formé par et souffre un peu de l'éloignement et de l'opulence de l'orchestre. Tandis que c'est à que revient la tâche et la grâce de clore l'ouvrage dans une incarnation miraculeuse de la Vierge, projetant sa voix lyrique magnifique de souplesse, son timbre éclatant et chaleureux largement au-dessus des chœurs et de l'orchestre. « Accepte cette flamme pure, cette flamme au milieu de la France! » dernières paroles qui accompagnent Jeanne dans la mort, puis la transfiguration, les bras en croix. 

Théâtre et musique n'ont fait qu'un ce soir-là. Le public qui a rempli les rangs de l'Auditorium de Radio France a une fois de plus réservé un accueil enthousiaste et chaleureux à cet oratorio atypique dont la vitalité ne s'est pas émoussée. Jeanne d'Arc au Bûcher a été retransmis en direct sur France Musique, et est disponible à la réécoute sur francemusique.fr. 

Crédit photographique © Jany Campello/ResMusica

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