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Ludovic Tézier est Simon Boccanegra au disque

Il fallait un enregistrement de Simon Boccanegra pour le grand . Mais si la discographie de cet opéra de Verdi est restreinte, elle est aussi de grande qualité, et la concurrence est rude.

C'est au cours ou au décours de concerts publics à Naples que cet enregistrement a été réalisé, à l'idée de pour le label dont elle est à la fois vedette et productrice. Pourquoi pas ? Mais l'intérêt de cet enregistrement est surtout d'immortaliser le Simon de , qui a montré depuis 2017 au TCE son identification presque totale à ce rôle. Qu'il soit un des meilleurs barytons verdiens actuels, sinon le meilleur, est acquis depuis un moment. Cette classe, ce style, ce legato, ce timbre sombre et son élocution châtiée en font le tenant d'une grande tradition de chant, qui remonte sans ambages à Arthur Endrèze. Et ce qu'il arrive à mettre comme humanité, comme conscience et comme résignation dans son chant en font de ce personnage un interprète simplement idéal. Aucun doute, est un grand parmi les grands, et ce rôle semble avoir été écrit pour lui.

est un peu plus problématique. Sa voix ductile, puissante, son tempérament de feu mais aussi son timbre coupant à double tranchant en font une interprète exceptionnelle des grandes tourmentées du répertoire : Thaïs, Lucrèce Borgia, Norma… Amelia Grimaldi est une jeune fille qui sort du couvent, mais qui révèle rapidement un caractère bien trempé, à la hauteur de ses aventures. L'incarnation de Rebeka, plus vaillante que touchante, est tout à fait crédible. A côté de cette femme flamboyante, son fiancé en Adorno semble son exact opposé : timbre moelleux et flatteur, mais caractère sans grande ardeur, aux attaques parfois imprécises. Le Jacopo Fiesco de est excellent. Sans être abyssaux ni poitrinés, ses graves sont bien sonores, et le magnifique duo du prologue avec Tézier est un duel à qui sera le plus noble et le plus souffrant en même temps. Magnifique ! Les autres chanteurs sont très à leur affaire : Mattia Olivieri dans Paolo et Andrea Pellegrini dans Pietro. Globalement, la distribution réunit autour de Ludovic Tézier de bons serviteurs de Verdi. Le problème est ailleurs…

Il n'est pas douteux que soit un très bon chef de bel canto. Il sait écouter ses chanteurs, et tient de main ferme les pupitres de l'orchestre, dont il tire des lignes très claires, très lisibles. Il fait progresser l'intrigue avec une pulsion bien énergique, par détentes et acmés alternés, et les moments dramatiques ou émouvants sont bien réussis. En revanche, il est en difficulté pour tirer de la pâte orchestrale des couleurs ou des lumières, et cela s'avère vite être une vraie carence. Simon Boccanegra est un opéra de clairs-obscurs, de mer frémissante, d'aubes et de crépuscules, de trames secrètes et d'arrière-plans. Il faut pouvoir créer ces atmosphères, et de tout ça, on n'a ici que le drame au premier degré. Certes, l'air d'Amélia au bord de la lagune est baigné de lumière, mais c'est la même lumière qui luit tout au long de l'œuvre, du prologue jusqu'à la mort de Simon. Le fait que le chœur soit enregistré au premier plan alors qu'on est le plus souvent censé l'entendre au lointain ne contribue pas à une bonne mise en espace et à une profondeur au drame. Et donc, c'est toute la poésie, tout le cachet très particulier de cet opéra qui nous manque. signe là une belle version de bel canto, mais pour toucher du doigt le génie naissant de Verdi, pour décrire les ombres et les lumières troubles de cette nuit médiévale dont émerge enfin une idée politique moderne, la version d'Abbado demeure indétrônée.

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