Réalisé par Jan Schmidt-Garre et publié par Naxos, The Alchemy of the Piano a récemment été récompensé par le Jury des International Classical Music Awards 2026 dans la catégorie «Video Performance and Documentaries ».
Cette distinction salue l'originalité d'un film qui, loin de se limiter à une série de portraits d'artistes, propose une réflexion approfondie et structurée sur l'essence du jeu pianistique. Le documentaire suit le pianiste Francesco Piemontesi dans une exploration de ce qui pourrait constituer l'« alchimie » du piano. La réflexion s'organise autour de plusieurs axes – Couleur, Corps, Images, Voix, Son, Forme – évoqués dans le film. Ces notions ne sont jamais envisagées comme des catégories théoriques figées, mais comme des dimensions sensibles et concrètes de l'expérience musicale, que chaque interprète investit, transforme et incarne à sa manière.
Piemontesi adopte ici une posture d'écoute attentive. Face aux pianistes Alfred Brendel, Jean-Rodolphe Kars, Stephen Kovacevich, Maria João Pires, ainsi qu'au chef d'orchestre Antonio Pappano et à la soprano Ermonela Jaho, il privilégie un échange ouvert et spontané. Les dialogues se déroulent en italien, en allemand, en anglais ou en français selon les interlocuteurs, dans un plurilinguisme naturel qui reflète la circulation européenne de la tradition musicale savante.
La rencontre avec Brendel occupe une place particulièrement émouvante. Les entretiens menés avec lui peu avant sa disparition confèrent au film une portée testimoniale singulière. On y retrouve son humour discret, sa précision analytique, ainsi que cette manière très personnelle d'unir la pensée et le son.
Dans sa réflexion sur la dimension du corps, Maria João Pires met l'accent sur le ressenti physique du geste et la liberté du mouvement. Stephen Kovacevich explore plus spécifiquement la question du son, dans sa matérialité et sa tension expressive. Jean-Rodolphe Kars, personnalité profondément spirituelle, souligne la nécessité d'images intérieures dans le travail interprétatif. Ermonela Jaho incarne naturellement la notion de voix : le timbre du piano, suggère-t-elle, tend toujours vers le chant. Quant à Antonio Pappano, il ouvre la perspective vers la couleur et la forme, rappelant qu'un pianiste, même seul, pense en termes d'espace orchestral et d'architecture sonore.
Mais le fil rouge du film est consacré à Sergueï Rachmaninov, à partir d'un enregistrement historique de 1940 – réalisé sur des disques d'acétate à l'aide d'un appareil domestique, comme le précise le livret. Rachmaninov y joue une réduction pour piano de ses Danses symphoniques, et chante, commente et s'interrompt, aux côtés du chef d'orchestre Eugene Ormandy, qui devait diriger peu après la création de l'œuvre. Le livret précise que cet enregistrement a été restauré par Ward Marston et publié en 2018 chez Marston Records. Le film en propose une mise en images : à la Villa Senar, demeure suisse construite par le compositeur dans les années 1930, le pianiste ouzbek Eldar Nebolsin incarne Rachmaninov dans une reconstitution filmée soigneusement élaborée, qui renforce l'illusion d'une présence retrouvée– et, pour cette raison, d'autant plus précieuse. La Villa Senar devient ainsi un espace de continuité symbolique. On y découvre le Steinway ayant appartenu à Rachmaninov, autour duquel prennent place les échanges entre Piemontesi et les pianistes Yulianna Avdeeva et Zlata Chochieva. Le bonus du documentaire propose d'ailleurs des enregistrements vidéo et audio dans lesquels ces pianistes interprètent des œuvres sur cet instrument historique, dont des transcriptions du même Rachmaninov exécutées par Chochieva.
La construction du film, élaborée de manière progressive – comme l'explique le réalisateur dans le livret – a laissé place à des rencontres imprévues, pas envisagées au départ, rendant décisif le travail final de montage. Cette souplesse confère à l'ensemble une fluidité presque improvisée, sans que la structure sous-jacente perde en rigueur.
Sans emphase, avec une grande délicatesse, The Alchemy of the Piano conjugue exigence intellectuelle et clarté sensible. Le film ne cherche pas à dissiper un mystère, mais à suggérer que l'« alchimie » du piano réside précisément dans cette rencontre entre matière sonore et présence humaine. Dans cette perspective, la présence de Piemontesi apparaît à la fois discrète et essentielle : médiateur attentif, il laisse affleurer la parole des autres tout en dessinant la trajectoire du documentaire. Le film prend ainsi la forme d'une réflexion sur la responsabilité du pianiste dans l'acte de donner forme au son.