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Avec John Osborn et Marina Viotti, Le Prophète de Giacomo Meyerbeer

A Genève, quelques jours avant le TCE à Paris, le Bâtiment des Forces Motrices plein à craquer découvre une rareté lyrique avec Le Prophète de Giacomo Meyerbeer dans une imposante version concertante.

Des opéras de Giacomo Meyerbeer, Le Prophète s'inscrit dans la tradition du Grand opéra français qui a eut son heure de gloire au milieu du XIXe siècle. En 1831, le directeur de l'Opéra de Paris (qui portait alors le nom d'Opéra Le Peletier jusqu'à sa destruction par incendie en 1873) Louis-Désiré Véron, peut-être influencé par le succès de Guillaume Tell de Gioacchino Rossini créé en 1829, décide de promouvoir ce genre d'opéra-spectacle y voyant une manière d'attirer un public populaire en même temps que d'assainir les finances de l'institution lyrique parisienne. Pendant les quatre années de son règne, il proposera Robert le Diable de Meyerbeer, La Juive de Jacques Fromental Halévy. Avec succès, puisque durant son règne, l'Opéra de Paris, pour la première fois de son existence, gagna de l'argent.

La trame de cet opéra s'inspire de la vie de l'anabaptiste Jean de Leyde (1509-1536), prêcheur de l'Apocalypse, qui affirmant que Dieu lui était apparu et qu'il l'avait nommé roi. Dans l'opéra de Meyerbeer, il prend fait et cause de ce «divin miracle» pour s'approprier les biens des gens de sa ville, s'arrogeant des pouvoirs extraordinaires, il renonce à son amour pour Berthe et répudie Fidès, sa mère. Au retour du clergé, Jean de Leyde est confronté à sa mère qu'il reconnait avouant inconsciemment son imposture. Dénoncé, il est condamné à mort et est isolé par le feu rejoint dans son supplice par sa mère.

Comme lors de sa création en 1849, Le Prophète de Giacomo Meyerbeer ne fait pas exception à la règle du Grand opéra à voir l'imposant matériel musical et choral qui attend le spectateur du BFM. L' adoubé par des musiciens de la Haute Ecole de Musique de Genève occupent toute la scène alors qu'un grand praticable en fond de scène reçoit les plus de quarante choristes de l' et la trentaine de chanteurs de la de Genève. A la tête de cet imposant matériel humain et musical, le jeune chef à peine réglés quelques légers décalages avec le chœur fait montre de son autorité et de sa bonne préparation à la direction de cette œuvre-fleuve.

Est-ce l'écriture musicale ? Est-ce la direction d'orchestre ? Reste que l'on peut regretter un certain manque de brillance et de contrastes dès les premières scènes, l' semblant dépassé par l'engagement sonore massif et presque démesuré de la partition de Giacomo Meyerbeer. Et si l'entrée de la soprano canadienne (Berthe), toute de fraîcheur vocale chargée, semble piquer agréablement la dynamique de l'orchestre, cet élan retombe dès qu'elle quitte le plateau. A ce moment de la soirée, même les interventions de la mezzo-soprano (Fidès) n'enflamment pas l'orchestre qui continue d'offrir une musique quelque peu brouillonne. De son côté, le ténor (Jean de Leyde) ne semble pas au mieux de sa forme. Quelquefois en légère délicatesse avec le diapason, il lance ses phrases musicales sans grande conviction.

Il faut attendre les deux derniers actes pour qu'enfin le plateau s'anime et que l'orchestre soit partie prenante de l'ensemble. Sous l'impulsion d'une somptueuse, l' et l' semblent transformés. La dynamique de l'orchestre, ses couleurs contrastées font soudain merveille. Chaque protagoniste apparaît sensiblement plus concerné et inspiré que jusqu'ici. Dans son «Donnez, donnez pour une pauvre âme», lance un air d'une beauté extrême. Ses vocalises sont d'une grande musicalité et la beauté de son timbre est remarquable. C'est le chant d'une grande dame. A ses côtés, la soprano brille à l'unisson démontrant une insolente facilité dans ces vocalises. Même si sa voix mériterait d'être débarrassée d'une certaine acidité, elle convainc aisément par une belle musicalité qu'elle partage habilement avec la mezzo suisse. Leur duo de l'acte IV «Dernier espoir, lueur dernière» reste l'un des moments les plus émouvant de la soirée.

Pour sa part, le ténor quand bien même il semble plus à l'aise qu'au début reste bien en-deçà des prestations qu'on lui a connu. Si la diction comme le style restent remarquables, l'émission vocale n'apparait pas avec le brillant éclatant qu'on lui connait. Dans les rôles secondaires, accusant un manque évident de volume la basse (Le comte d'Oberthal) déçoit. De leurs côtés, les barytons (Jonas), (Zacharie) et (Mathisen) assurent bien leurs rôles avec une mention particulière pour ce dernier dont le grain vocal et l'aisance restent le marqueur évident de son talent.

Nous l'avons mentionné plus haut, l'Orchestre de Chambre de Genève ne paraît pas totalement à l'aise dans cette partition, la masse orchestrale étant difficilement dosable pour ne pas couvrir les chanteurs. Peut-être aussi que la scène du BFM était-elle trop exiguë pour un si grand nombre de musiciens et partant qu'on puisse obtenir une musique mieux nuancée. Peut-être aussi que la direction d'orchestre de , sans grande inspiration n'a pas contribué à ce que cette œuvre soit portée comme elle le mériterait. Malaisé dans ces conditions de détailler les qualités des différents pupitres de l'orchestre, les cuivres couvrant souvent les cordes et les bois. Tout en restant convaincu qu'une telle œuvre, par son gigantisme orchestral et choral, n'est pas faite pour être présentée en version concertante mais avec son lot de costumes et de décors, l'entreprise reste néanmoins remarquable d'audace. Musicalement spectaculaire plus que subtilement lyrique, le public a néanmoins réservé une belle ovation à cette soirée.

Crédit photographique : © Sébastien Moritz

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