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S’approcher du rêve, avec Jacques Lenot et Jean-Christophe Revel

Œuvres pour orgue d'inspiration poétique, nous dit , s'agissant de ce nouveau CD en cinq titres invitant l'ami et compagnon de route à l'orgue historique Jean-Baptiste Isnard de l'église Saint Salomon et Saint Grégoire de Pithiviers.

La rencontre de et de l'organiste et compositeur à Plaisance du Gers en 1993 scelle une amitié et les débuts d'une collaboration fructueuse qui perdure depuis plus de trente ans et a suscité bon nombre d'œuvres créées et enregistrées.

Nées de cette complicité, les deux premières pièces sont des transcriptions d'œuvres instrumentales réalisées en janvier 1991 et créées en 1996 à Plaisance du Gers par à qui elles sont adressées. « Pièces de fantaisie », titre le compositeur, soulignant ainsi l'esprit de liberté – œuvre d'imagination au sens schumannien du terme – qui préside au travail de réécriture. La première déplace sur les claviers de l'orgue la partition pour flûte et harpe Auf Naxos (le duo qui l'a créée se nommait Ariane…) d'après Richard Strauss (1989) et distribue ses figures dans un espace éminemment coloré et mouvant et un flux discontinu. La seconde provient du duo flûte et violoncelle Aux antiques rives heureuses d'après Friedrich Hölderlin (1986), le poète toujours présent dans l'imaginaire du compositeur. La registration modèle le cadre spatio-temporel, renouvelant les associations de timbres à chaque nouvelle « phrase » et ménageant les contrastes, entre basses corsées et puissantes et sonorités éthérées des flûtes et autres anches douces.

La segmentation du discours est de règle dans Surge, aquilo (1999), parole latine tirée du Cantique des cantiques, que Lenot prélève du Canticum Sacrum d'Igor Stravinsky. Le titre fait référence au texte latin chanté par le ténor chez Stravinsky. L'organiste juxtapose (ou assemble) les « tesselles » de couleurs (« une série de séquences proches du haïku », selon l'interprète) dans l'espace de résonance. La ligne est assouplie et la scansion mélodique affleure, la registration virtuose conférant à la pièce sa perspective spatiale.

Référence poétique toujours, le titre Nox ducere diem videtur (2015) provient d'une phrase en latin de Chateaubriand. « Donc le poème est le déclencheur d'une vision dans laquelle je m'installe et j'en suis comme le messager de quelque chose à transmettre », lit-on dans « le journal de création » de l'interprète. La pièce pour orgue est extraite des Musikalische Exequiem (musique funèbre qui renvoie, quant à elle, à l'œuvre éponyme de Heinrich Schütz), une œuvre monumentale pour deux orgues et ensemble instrumental, composée par Lenot au lendemain des attentats de novembre 2015. Elle ménage en son centre une plage soliste pour l'orgue, une musique trouée de silence, « comme un arrêt sur image », précise le compositeur. Des agrégats hiératiques, toujours variés dans leur densité et leur masse timbrale, s'échelonnent, ponctuels ou tenus, isolés ou articulés, via une écriture plus nue, plus austère et saisissante, qui n'ouvre pas moins, in fine, sur le « total sonore » de l'instrument.

D'inspiration poétique toujours, Lettre à Evgueni Spasski, créée sur l'orgue de la Madeleine en novembre 2024 par Jean-Christophe Revel, est écrite en 2017, dans le souvenir d'une des dernières lettres du poète russe Vélimir Khlebnikov (1885-1922) que Lenot venait de découvrir. Entre méditation et surgissement, le cheminement narratif ouvre sur des épisodes très contrastés, opposant des motifs tournoyants dans le registre clair de l'instrument à des impacts résonnants dans le grave, déflagrations somptueuses que l'on croirait issues d'un générateur électrique. Le propos se fragmente ensuite : selon le processus discursif lenotien, l'orgue semble parler, par courtes incises toujours, avant d'ouvrir les vannes du son dans un final d'une chaleureuse plénitude.

« Rendre tout cela en timbre », écrit Jean-Christophe Revel (« journal de création »), maître d'œuvre d'une registration virtuose qui déploie les richesses de l'orgue de Pithiviers tout en servant de près l'écriture de . Depuis ses premiers essais de composition des années 1980, le compositeur rêvait d'entendre sonner sa musique sur ce superbe instrument. Voilà qui est fait.

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