Après Rotterdam, Paris et Dortmund, c'est à Baden-Baden que Yannick Nézet-Séguin continue sa tournée de Siegfried en concert, après celles qu'il a faites avec Rheingold en 2022 et La Walkyrie en 2024.
L'idée est convaincante. Plutôt que de s'encombrer de mises en scènes coûteuses, l'accent est mis sur la qualité de la musique, avec un orchestre placé sur la scène et non pas relégué au fond de la fosse, et avec une palette de chanteurs de qualité. C'est donc à une symphonie chantée que l'auditeur est convié, et cela est un vrai service rendu à l'œuvre de Wagner, car elle valorise l'exceptionnelle qualité de son orchestration. En même temps, la théâtralité de l'œuvre est telle que la plupart des chanteurs ne peuvent s'abstenir de jouer, ou de mimer leur rôle, mais cela n'est jamais ni gênant ni ridicule. La musique reste placée au premier plan, le théâtre ne lui est qu'inféodé, et l'œuvre complète pensée d'un seul bloc – texte et musique conjointes – par Wagner s'en trouve magnifiée.
Principaux artisans de cette magnificence : l'Orchestre philharmonique de Rotterdam et son ancien chef Yannick Nézet-Séguin. Le premier est toujours aussi riche de couleurs et de cohésion, le second toujours à même de faire distinguer chaque ligne et chaque nuance, et leur bonheur à jouer ensemble est évident. La battue chef du chef marque un enthousiasme toujours aussi solaire, puissamment communicatif. La narration est fluide, évidente, et la fresque des climats ou des atmosphères est dépeinte avec une vérité et une poésie maximales. Ce qu'on n'osait dire pour Rheingold on l'osera pour Siegfried : de mémoire de discophile, on n'a pas entendu dans Wagner cette énergie claire et à ce point jubilatoire depuis le Ring de Bayreuth en 1953 par Clemens Krauss. C'est assez dire la joie que nous donne ce soir Yannick Nézet-Séguin avec l'orchestre, dont il est toujours « Honorary conductor », et dont il est toujours, manifestement, adulé.
La distribution, globalement de haute qualité, est un peu disparate, et va du très correct au prodigieux. Commençons avec le Wanderer de Brian Mulligan, sans doute mieux distribué dans Wotan que dans Alberich (Opéra de Paris, janvier 2026). Sa voix ample et riche cherche la majesté de la phrase, mais ne la trouve pas toujours. Il lui manque pour cela un tout petit peu de volume et une meilleure accointance avec l'idiome allemand, mais sa prestation reste très honorable. Dans le rôle-titre, Clay Hilley fait preuve d'une vaillance et d'une endurance à toute épreuve, comme dans son excellent Kaiser sur cette même scène en 2023. Il lui manque un petit peu de soleil dans le timbre, mais son chant est distingué, et son allemand est impeccable. Dans les rôles des deux affreux méchants, Ya-Chung Huang (Mime) et Samuel Youn (Alberich) sont redoutables d'efficacité. Le premier, comédien jusqu'au bout des ongles et jusqu'au bout des notes, porte tout le premier acte et ses longs tunnels à bout de bras avec un charisme épatant. Le second retrouve les accents de haine brûlante et glaçante qui avaient impressionné dans le Rheingold de 2022. Leurs manipulations dégoûtantes sont tranchées net par le Waldvogel transcendantal de Julie Roset, qui, avec son charme lumineux et sa simplicité, renverse l'intrigue et révèle à Siegfried son destin. Autre incarnation impressionnante : celle de Soloman Howard dans Fafner. Autant géant que dragon, voix autant grande que sombre, il parvient à la fois à nous effrayer et à nous émouvoir. Dans Brünhilde, Rebecca Nash remplace Tamara Wilson. Puissante mais claire, souple et avec des aigus faciles, sa voix nous entraîne vers les sommets du plus beau Wagner. Mais la perfection du plus beau chant wagnérien, c'est Wiebke Lehmkuhl qui l'atteint, avec sa voix de contralto aux harmoniques riches, noires et veloutées, avec son phrasé superbement modelé et sa diction ardente. Son Erda comateuse et omnisciente se love et fusionne dans la pâte de l'orchestre et produit le moment le plus magique de cette soirée, pourtant bien riche en couleurs et en splendeurs. Toujours aussi connaisseur, le public de Baden-Baden fait un long triomphe à tous les interprètes. Mais l'ovation la plus retentissante est réservée, avec justice, à l'Orchestre philharmonique de Rotterdam et son chef de cœur Yannick Nézet-Séguin.