Poursuivant son idée originale de montrer des opéras jamais représentés à l'Opéra de Lausanne, son directeur, Claude Cortese sort de son chapeau une rareté avec Le Nain du compositeur autrichien Alexander von Zemlinsky.
Parmi les cadeaux de son dix-huitième anniversaire, l'Infante d'Espagne reçoit de la part du Sultan un nain acheté à prix d'or. Ce personnage, laid, hirsute, boiteux, ignore sa condition physique, n'ayant jamais eu l'occasion de se voir. Quand bien même il est la moquerie des proches amies de l'Infante, et de l'Infante elle-même, il s'éprend de cette dernière et espère la séduire de la seule belle chose que la nature a daigné lui donner : sa voix. Mais les péronnelles continuent leurs sarcasmes à l'égard de son physique. Désireuses de le confronter à la réalité de sa laideur, elles intiment l'ordre à la gouvernante Ghita de lui présenter un miroir pour qu'il constate son infortune physique. Prise de compassion, celle-ci désobéira en cachant le miroir sous un drap. Mais, dans un mouvement d'humeur incontrôlé, le nain balaiera l'étoffe et découvrira ainsi son image. D'abord incrédule devant la vérité du reflet, bientôt touché au plus profond de son âme, il mourra de désespoir dans l'indifférence de l'Infante qui se lamentera de son jouet «tout juste offert, déjà cassé» !
Avec cet opéra, ce conte tragique (comme le sont tous les contes), Zemlinsky saisit une histoire dont il se sent personnellement très proche. Lui-même doté d'un physique ingrat, le compositeur tombera éperdument amoureux de son élève Alma Schindler, la future Madame Mahler, qui n'aura de mots assez durs à son propos le qualifiant de «horriblement laid, une caricature – sans menton, petit, les yeux globuleux.»
Dans la production lausannoise, notre regret plus qu'incompréhension s'adresse au traitement scénique léger proposé par la mise en scène de Jean Liermier. Dans le décor de ce qui pourrait être une serre envahies de fleurs, l'Infante et ses compagnes apparaissent comme de jolies jeunes filles vêtues de robes courtes et décolletées qui laissent imaginer une jeunesse des années soixante parée de l'insouciance de la génération des baby-boomers et même assez dépourvue d'empathie.
Musicalement, l'adaptation de l'œuvre de Zemlinsky pour orchestre de chambre par le compositeur allemand Jan-Benjamin Homolka (né en 1987) réduit l'aspect dramatique qu'offre la partition originale avec un grand orchestre symphonique. Par conséquent, cette version aurait mérité un traitement vocal (et théâtral) plus intimiste avec des chanteurs plus concernés par leur rôles. L'excessive puissance vocale des sopranos et des mezzo-sopranos du Chœur de l'Opéra de Lausanne, compagnes de l'Infante, occulte la subtilité des accents de l'Orchestre de Chambre de Lausanne. De même, la soprano Tamara Bounazou (L'Infante, Donna Clara), frisant la saturation sonore, lance son chant avec une projection démesurée pour les dimensions de la salle de l'Opéra de Lausanne. Ce manque de sensibilité musicale se ressent plus encore en raison de l'impossibilité du rôle-titre, le ténor Adrian Dwyer (Le Nain), d'assurer son chant depuis la scène. En effet, souffrant, il mime son rôle alors que depuis la loge de scène, le ténor français Mathias Vidal, arrivé le matin de cette Première, prête sa voix au défaillant ténor. Quand bien même quelques aigus manquent à l'appel, sa prestation reste remarquable d'audace et de courage. Si les trois caméristes (Andrea Cueva Molnar, Céline Soudain, Anouk Molendijk) s'affairent avec talent, la prestation du baryton Christian Immoler (Don Esteban) s'avère d'une grande justesse et au bénéfice d'une diction exemplaire. De son côté, la mezzo-soprano belge Linsey Coppens (Ghita) charme par son à-propos vocal et sa sensibilité artistique.
Dans la fosse, la cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee dirige orchestre et solistes avec précision et une gestuelle spectaculaire pour emmener les protagonistes dans les méandres d'une partition dense et d'un livret quelque peu bavard.
Crédit photographique : © Carole Parodi / Opéra de Lausanne
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