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Antonio Pappano et le LSO : Holst et Bax entre probité et prévisibilité

, à la tête de « son » London Symphony Orchestra, entend redonner ses lettres de noblesse au répertoire britannique dont cette phalange demeure l'un des dépositaires historiques. Captées au fil des premiers mois de sa prise de fonction, Les Planètes de et le méconnu Tintagel d' révèlent la technique hors pair d'un chef à la tête d'un orchestre irréprochable.

Le label LSO Live (label de l'année des ICMA) documente depuis près d'un quart de siècle les performances de l'orchestre londonien sous la baguette de ses directeurs musicaux et chefs invités. Voici donc un disque compilant deux concerts captés au tout début du mandat de d', directeur musical depuis l'automne 2024 (lire l'interview avec le chef). Formé dans les fosses lyriques — de l'ombre de à Bayreuth aux fastes de la Monnaie et de Covent Garden — puis longtemps directeur musical de l'Accademia Nazionale di Santa Cecilia à Rome, Pappano s'ancre désormais dans le grand répertoire symphonique britannique. Outre deux volumes consacrés à — quatre symphonies déjà parues — et l'exhumation de la Dixième Symphonie de , ce nouveau doublé discographique, associant l'universel Holst au plus secret Bax, dessine les contours de cette identité artistique que Pappano souhaite désormais magnifier.

The Planets (1914-1917) demeure l'œuvre la plus populaire de Holst, éclipsant des réussites majeures comme Savitri ou Egdon Heath. Si elle a conquis un si vaste public, c'est sans doute par l'utilisation de cellules rythmiques et motiviques immédiatement repérables, mais aussi par un lyrisme mélodique évident. Cette suite cosmique doit autant à l'astrologie qu'à la théosophie mythologique dont Holst était féru. Si Mars, écrit dès le début de 1914, résonne comme un pressentiment tellurique de la Grande Guerre, l'écriture surprend surtout par sa synthèse stylistique : postromantisme germanique dans les masses sonores quasi straussiennes de Mars, impressionnisme français dans le décalque évident de L'Apprenti sorcier de Paul Dukas pour Uranus, ou dans les lointaines sirènes debussystes de Neptune, sans oublier ce ton typiquement britannique digne d'Edward Elgar, perceptible aussi bien dans le scherzo vif-argent de Mercure que dans les méditations crépusculaires de Saturne. Cette partition démonstrative préfigure par moments les grandes fresques cinématographiques de ou et bénéficie d'une discographie pléthorique. Outre les gravures historiques du compositeur lui-même ou celles de Sir (cinq enregistrements !), chaque progrès de la haute-fidélité nous a valu son lot de nouvelles références. Aux sommets : les fastes de Karajan première manière (Vienne, Decca 1961), les fulgurances de Steinberg à Boston (DG) ou de Mehta à Los Angeles (Decca), le muscle de Solti avec le London Philharmonic Orchestra (Decca), le technicolor de à Chicago (DG) ou, plus récemment, les alliages timbriques inouïs de avec l'Orchestre symphonique de la Radio Bavaroise (BR-Klassik).

Le présent enregistrement, capté le 12 septembre 2024, demeure plus qu'honorable mais porte encore les stigmates du concert. Dans l'acoustique analytique, parfois sèche, du Barbican Hall, la dynamique paraît légèrement comprimée, donnant aux cuivres une présence crue et aux percussions une brutalité parfois excessive. L'interprétation de Pappano est techniquement irréprochable, mais presque trop attentive aux micro-nuances plutôt qu'à la grande arche architecturale : le chef dirige davantage par contrastes opératiques que par vastes respirations symphoniques. On pourra regretter une certaine nonchalance rythmique et une stagnation dynamique dans le grand crescendo de Mars (de 3'35 à 4'35), amenant trop prudemment l'explosion de la réexposition, loin de l'athlétisme implacable d'un Solti. Jupiter souffre également d'un traitement un peu massif dans ses redites, tandis que l'hymne central — repris plus tard dans I vow to Thee, my country — manque de ce noble abandon presque religieux qui en constitue l'âme profonde. Quant à Uranus, il lui manque ce mordant sardonique et cet humour grinçant qui font de ce portrait musical du compositeur une véritable caricature sonore. En revanche, Pappano excelle dans l'érotisme pudique de Vénus, malgré un premier violon () au vibrato parfois prosaïque. Il saisit également avec une justesse accablante l'étirement du temps dans Saturne. Enfin, les confins de Neptune bénéficient de l'apport exceptionnel du chœur Tenebrae, préparé par , dont les voix éthérées ouvrent véritablement sur un infini métaphysique, même si Karajan ou Harding exploitaient encore davantage les soubresauts harmoniques et les timbres glacés de cette sidérale partition. Cette version, qui ignore l'ajout ultérieur de Pluto, the Renewer de Colin Matthews,  gravé par David Lloyd -Jones (Naxos) ou Sir Simon Ratlle (Warner), demeure donc solidement construite, mais un peu trop neutre. Elle aurait sans doute gagné en mystère et en acuité grâce à un complément de travail en studio. Elle constitue néanmoins un jalon intéressant du « style Pappano » à Londres : clarté de lecture, gourmandise orchestrale et discipline exemplaire, autant de qualités qui laissent augurer de futures réussites dans ce répertoire.

En complément de cette fresque cosmique, Pappano propose le poème symphonique le plus célèbre de Bax : Tintagel (1917-1919). Ici, la mythologie devient tellurique et l'Atlantique vient se fracasser contre les ruines arthuriennes. Pour comprendre l'urgence qui irrigue ces pages, il faut remonter à l'été 1917 : Bax, fuyant un mariage moribond, séjourne en Cornouailles avec sa maîtresse, la pianiste Harriet Cohen. Cet amour clandestin imprègne littéralement l'œuvre d'un lyrisme passionné. Car Tintagel n'est pas seulement une évocation de vieilles pierres : c'est un aveu intime, notamment dans ce thème dérivé du leitmotiv du « Philtre » de Tristan und Isolde. Plus qu'un hommage à Richard Wagner, il s'agit du sceau d'une passion interdite vécue face à l'immensité marine.

L'interprétation de Pappano s'inscrit dans cette même volonté de clarté structurelle et tranche avec les grandes lectures du passé. Là où l'on attendrait une certaine brume légendaire, le chef choisit une lumière franche, loin de l'opulence rhapsodique de ou de la respiration océanique et du lyrisme pudique de . Nous sommes également éloignés de l'ivresse passionnée de la référence historique de à la tête du même LSO. Face à la logique plus granitique d'un David Lloyd-Jones, Pappano fragmente davantage son discours par scènes successives. On y retrouve l'instinct du chef d'opéra, mais le procédé finit ici par dissiper une part du mystère. Les premières et dernières pages tendent ainsi à tonitruer comme des préludes lyriques. Le ressac initial, qui devrait sourdre comme une lame de fond, est projeté avec une vigueur presque martiale. L'orchestre londonien demeure irréprochable de discipline, mais cette efficacité prive parfois la partition de sa moiteur océanique et de ses sortilèges. En privilégiant ce chiaroscuro hérité de ses années romaines, Pappano dissipe les brumes de Cornouailles au profit d'un spectacle de grand apparat. Or la force de Bax réside aussi dans son opacité. Cette lecture captée le 15 décembre 2024 impressionne donc par sa probité technique, sans retrouver pleinement ce souffle indomptable qui fait de Tintagel un poème de la pierre, du vent et du désir. Nous restons ici sur le rivage, là où d'autres chefs nous entraînaient jadis en haute mer.

Voilà donc un disque admirablement tenu et somptueusement joué, mais qui peine encore à imposer une véritable nécessité interprétative. Ces témoignages augurent certes d'une fastueuse collaboration entre Pappano et le London Symphony Orchestra, mais ne s'imposent pas encore au sommet d'une discographie déjà pléthorique pour chacune de ses deux œuvres.

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