Trente ans après ressurgit l’histoire enfouie derrière l’un des décors les plus emblématiques de La Bayadère de Rudolf Noureev, dont une série de représentations vient de s’achever à l’Opéra Bastille. Celle de Marianna Lanskaya Zentchenko, jeune artiste russe arrivée en Occident à la fin des années 1980, qui affirme aujourd’hui avoir joué un rôle déterminant dans la conception des décors attribués au grand scénographe italien Ezio Frigerio.
C’est son fils, Alexandre Platé, qui a commencé à tirer le fil de cette mémoire. En travaillant sur les archives de son père, le scénographe et peintre d’origine argentine Roberto Platé, il recueille les souvenirs de sa mère, elle-même scénographe et longtemps collaboratrice de grands artistes. Peu à peu émerge le récit de sa participation à la création de La Bayadère, dernière production de Rudolf Noureev pour le Ballet de l’Opéra de Paris.
Tout commence à Saint-Pétersbourg, alors encore Leningrad, où Marianna Lanskaya Zentchenko étudie avant de décider, à vingt ans, de partir découvrir cet Occident dont, raconte-t-elle, on lui avait toujours parlé en mal. « Le jour de la chute du mur de Berlin, j’ai embarqué dans un avion pour l’Occident » raconte-t-elle. Elle arrive en Italie, enchaîne d’abord les petits boulots, mais conserve intacte sa passion pour le théâtre et le dessin.
À la Scala de Milan, une rencontre va changer le cours de sa vie. Elle croise Ezio Frigerio, figure majeure de la scénographie européenne, collaborateur de Giorgio Strehler et de Rudolf Noureev. Elle le revoit le lendemain, lui montre ses dessins et lui propose de devenir son assistante. Séduit par son travail, Ezio Frigerio l’engage. Commencent alors plusieurs années d’une collaboration intense qui se poursuivra sur une vingtaine de productions, avec de nombreux voyages et beaucoup de dessins. Mais aussi une relation amoureuse avec celui qu’elle décrit comme un homme « charmant et cultivé, qui faisait un pont entre la Russie communiste et l’Italie médiévale », auprès duquel elle reçoit ce qu’elle considère comme « une deuxième éducation ».
Dans ce compagnonnage artistique, les frontières entre le maître et l’assistante sont parfois difficiles à tracer. « Le scénographe et son assistant, c’est un travail à quatre mains et deux têtes », résume-t-elle aujourd’hui. Mais son nom, dit-elle, n’apparaît pas sur les productions auxquelles elle contribue. À mesure que son expérience grandit, la jeune femme souhaite sortir de l’ombre et voir son travail reconnu. C’est dans ce contexte personnel et professionnel complexe que naissent les décors de La Bayadère.
La source de leur inspiration se trouverait, selon elle, sur l’île méditerranéenne de Rudolf Noureev, Galli. Dans la maison du danseur et chorégraphe, Marianna découvre un univers marqué par son goût pour l’Orient, les céramiques et les objets décoratifs. Elle observe aussi Noureev lui-même, ses vêtements, son imaginaire esthétique. « Pour moi, La Bayadère est née sur cette île », raconte-t-elle.
Lorsque la production entre dans sa phase de conception à Paris, sa relation avec Ezio Frigerio touche à sa fin. Celui-ci lui confie un ouvrage consacré à l’histoire de l’art islamique avec cette indication : « Tu trouveras ton inspiration dans ce livre. » Installée à Paris, Marianna Lanskaya Zentchenko travaille alors quotidiennement dans les ateliers de l’Opéra de Paris, en qualité d’assistante du décorateur, selon le contrat signé par l’institution le 7 février 1992. Elle se plonge dans l’architecture islamique, étudie les coupoles, les ornements et les motifs floraux. Ses dessins font apparaître un monde monumental, doré et chatoyant, destiné à donner corps à l’Inde rêvée du ballet, qui plaît énormément à Noureev.
La jeune femme projette aussi dans cet univers quelque chose de son histoire intime. Elle se reconnaît dans le destin de Nikiya, la bayadère aimée du guerrier Solor, promise à une fin tragique lorsque sa rivale Gamzatti découvre leur amour. « Les petites fleurs sur la surface dorée des coupoles sont un peu mes larmes », confie-t-elle. Derrière l’architecture spectaculaire, elle voit ainsi la trace d’une blessure personnelle : celle d’une jeune femme amoureuse, confrontée à une relation impossible et à la nécessité de s’effacer.
Marianna Lanskaya Zentchenko affirme avoir pris une part croissante à la conception du décor tandis que Ezio Frigerio était régulièrement absent. Elle se souvient notamment de sa réaction furieuse au retour d’un séjour en Turquie, où il faisait construire une somptueuse villa, lorsqu’il découvre sur la table le dessin ce qui est devenu le prototype le plus réussi de l’histoire de l’Opéra de Paris : « Toi, tu vas dessiner des décors, et moi, je vais te regarder ? » Une phrase qu’elle n’oubliera pas…
La fin de la production se déroule, selon son récit, dans des circonstances particulièrement tendues. Noureev, gravement malade, vit ses derniers mois. L’Opéra de Paris traverse parallèlement une période difficile après un accident tragique survenu à Séville au cours d’une répétition, où des choristes sont morts. L’enquête a mobilisé les membres de la direction et il n’y avait littéralement plus aucun responsable, raconte-t-elle, pour superviser l’achèvement des décors de La Bayadère. Marianna Lanskaya Zentchenko assure alors avoir participé directement à leur finalisation avec le peintre exécutif et quelques collaborateurs des ateliers.
Le ballet est créé le 8 octobre 1992. Ce sera la dernière chorégraphie de Rudolf Noureev, qui meurt quelques mois plus tard, en janvier 1993. Pour Marianna Lanskaya Zentchenko, cependant, le triomphe de la production laisse un goût amer. Elle affirme n’avoir pas été conviée au banquet de la première. Son nom, d’abord mentionné dans le programme en qualité d’assistante d’Ezio Frigerio, aurait ensuite disparu. Elle-même estime que le terme d’assistante ne rendait déjà pas justice à la réalité de son engagement : « Je n’étais pas une assistante, j’étais une collaboratrice. »
La rupture avec Ezio Frigerio marque aussi, selon elle, un tournant dans sa trajectoire professionnelle. Après La Bayadère, elle poursuit pourtant son chemin de scénographe. Elle travaille sur Les Femmes savantes, conçoit une autre Bayadère avec Oleg Vinogradov et participe à des projets au Luxembourg. Puis les commandes se raréfient. Elle attribue cette mise à l’écart à la mauvaise réputation que son ancien compagnon aurait fait courir sur elle, dans un milieu où, estime-t-elle, la parole des hommes établis pesait alors infiniment plus lourd que celle d’une jeune femme cherchant à faire reconnaître sa contribution.
Elle ne renonce pas pour autant à créer. Elle accumule les dessins, expose son travail, développe des projets de scénographie : une Cendrillon de Prokofiev avec une forêt de porcelaine, un ballet coréen, La Walkyrie de Wagner ou encore une œuvre de Stravinsky. Elle se tourne également vers l’écriture, la mise en scène et le cinéma, réalise des courts-métrages, reprend des études de dramaturgie à la Sorbonne et écrit plusieurs romans de science-fiction. En 2012, elle fonde un festival de cinéma indépendant qui se développe en Russie jusqu’en 2018. Une manière, dit-elle, de donner à de jeunes créateurs, comme Alexis Michalik, la chance qu’elle estime ne pas avoir reçue : « Il ne faut pas tasser la jeunesse, mais lui donner les rênes pour qu’elle réussisse dès le départ. »
De La Bayadère, elle a surtout conservé une quinzaine de dessins originaux. Des feuilles exécutées à la main, où apparaissent coupoles, architectures et détails ornementaux, qui ont changé d’échelle en devenant un gigantesque palais sur la scène de l’Opéra. Elle les a notamment exposées en 2002 à Saint-Pétersbourg, lors d’une manifestation intitulée Les Saisons parisiennes à Saint-Pétersbourg. Ces dessins constituent aujourd’hui, pour elle et son fils, les traces matérielles d’une histoire de création dont ils souhaitent faire reconnaître la part oubliée.
Marianna Lanskaya Zentchenko ne demande pas que le nom d’Ezio Frigerio soit effacé, rappelons que le scénographe est décédé en 2022. Elle souhaite que le sien puisse apparaître à ses côtés et que sa contribution soit examinée et reconnue. « J’aimerais bien, de mon vivant, être reconnue comme co-auteur de cette œuvre, aux côtés de Frigerio », dit-elle. Elle rêverait notamment que ses dessins soient exposés, pour une juste reconnaissance de sa contribution à cette production majeure du répertoire de l’Opéra de Paris.
Plus de trois décennies après la création de La Bayadère de Noureev, l’histoire racontée par Marianna Lanskaya Zentchenko pose une question qui dépasse son seul parcours : celle de la place laissée, dans la mémoire du spectacle vivant, aux femmes et artistes invisibilisées dont le travail est parfois occulté par la signature d’un grand nom. À une époque où les archives permettent de revisiter la généalogie des œuvres et où la contribution longtemps minorée des femmes à l’histoire des arts fait l’objet d’un nouvel examen, ses dessins invitent à rouvrir le dossier.
Marianna, elle, continue de dessiner comme elle l’a toujours fait, à la main. « Je suis un dinosaure du théâtre », dit-elle avec humour. Dans ses cartons dorment encore des palais, des forêts et des mondes entiers. Et, parmi eux, les coupoles dorées d’une Bayadère dont elle espère toujours voir son nom rejoindre l’histoire.
Crédits photographiques : © DR. Légendes photos : Maquette en volume – dessins architécturaux, dessins et couleur par M. Zentchenko ; E.Frigerio, M. Zentchenko, et son petit frère Georges @l’île Galli de Noureev ; Dessins décors La Bayadère M. Zentchenko pour E.Frigerio ; M. Zentchenko avec maquette devant décor en construction à l’Opéra Bastille
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