La Bayadère à l’Opéra de Paris : de la pondération avant tout
Une nouvelle série de représentations de La Bayadère clôt la saison 2025-2026 du Ballet de l’Opéra de Paris à Bastille, avec, pour la Première, une distribution très représentative de l’école française menée par Paul Marque et Léonore Baulac.

Léonore Baulac, qui danse ici pour la première fois Nikiya, est un pur produit de l’école de danse française, avec toutes ses particularités. Le troisième acte de La Bayadère la révèle en tant que technicienne aguerrie, confirmant sa large progression depuis son début de carrière. Le redoutable passage avec le voile est admirablement bien exécuté, les déboulés de la coda sont maîtrisés et l’on perçoit la volonté de l’artiste de prendre son temps pour réaliser correctement son parcours, et cela lui réussit parfaitement. En revanche, son travail des bras est plus scolaire, avec des réminiscences du Lac des Cygnes (comme dans la variation de son entrée), et des lignes orientalisantes parfois mal dessinées, comme les lignes moyennement brisées de la variation avec la cruche.
Alors qu’il convient de marquer une différence entre les deux principaux personnages féminins du ballet, le manque de contraste avec la princesse est dommageable pour cette distribution de Première. C’est une spécificité propre à l’Opéra de Paris que de distribuer souvent une Gamzatti lyrique peu différenciée de Nikiya, même si cela ne se vérifiera pas dans les prochaines distributions. Bleuenn Battistoni est donc sur un registre semblable à celui de Léonore Baulac, avec la grande délicatesse qu’on lui connaît, et peut être un manque de présence sur la trop grande scène de l’Opéra Bastille. La pantomime présente peu de lisibilité avec parfois trop d’esthétisme, au risque de perdre de l’efficacité dans la narration. La déclamation du texte ne se fait pas par de jolis gestes, mais par la clarté des directions. Par ailleurs, quelques effets théâtraux sont manqués en raison d’un rythme mal coordonné avec l’orchestre. Toutefois, Bleuenn Battistoni est performante sur sa variation, notamment dans le petit manège des pirouettes en-dehors/en-dedans, escamotant certes la fin de sa coda mais laissant toutefois apparaître un solide métier. On ne peut reprocher à Arthus Raveau son manque de présence en Rajah, à la limite de l’expressionnisme dans sa pantomime, en contraste avec le plus sobre et néanmoins tourmenté Brahmane de Yann Chailloux.
Sans emphase, l’adorable vignette de la danse Manou de Marine Ganio est absolument ravissante. Dans les trois ombres du tableau final, on retrouve la très grande féminité de Bianca Scudamore face à une Hohyun Kang très précise et un peu sèche dans le haut du corps, la deuxième variation revenant à la virevoltante et pétillante Inès McIntosh. Antoine Kirscher est l’Idole dorée, rôle qu’il avait déjà dansé en 2015. Malheureusement, le danseur semble dépassé par l’ampleur du plateau et le manque de précision dans les positions ne lui permet pas de donner toute la flamboyance attendue dans ce rôle de pure virtuosité.

Ce n’est pas le cas de Paul Marque qui est un Solor d’exception tout en démontrant qu’il est le danseur le plus équilibré de la compagnie. Tout ce qui doit être présent l’est et rien n’est en surplus. Avec aplomb mais sans insolence, le travail de Paul Marque est celui d’un équilibre permanent qui tient en haleine. Pour reprendre la formule attribuée à Rameau, il « cache l’art par l’art même » : tout est là, essentiel et l’on ne peut rien y retrancher. Ce n’est pas tant que la gravité ne semble pas avoir de prise sur lui ou sa pureté technique mais plutôt une pondération sans ostentation qui emporte l’adhésion totale et fait de l’Étoile un des joyaux parmi les plus précieux de la troupe.
La compagnie est pleinement engagée, notamment dans le défilé de toutes les danses des fiançailles du deuxième acte. Le pas d’action est plutôt bien servi dans les lignes mais il reste à peaufiner la précision des pas qui font tout le sel du spectacle. Et cela d’autant plus que Noureev a complexifié nombre de combinaisons et qu’il est visible par comparaison de deux danseurs côte à côte d’observer les différences, par exemple entre un simple changement de pied et un entrechat trois.
Les musiciens sont conduits par Koen Kessels, habitué du ballet et attentif au dialogue entre le plateau et la fosse, avec parfois des tempi inhabituellement ralentis. Mais l’orchestre fait valoir de belles sonorités pour ce qui s’annonce être une série pleine de surprises.












