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À Bregenz, Brouček réussit à Yuval Sharon

et : « coup de maîtres » au Festspielhaus de Bregenz pour l’opéra mal aimable de .


Cinquième, entre Jenůfa et Kát’a Kabanová, des neuf opéras du compositeur tchèque, Les Excursions de Monsieur Brouček est du Janáček pur jus. Mais Les Excursions de Monsieur Brouček, rarement fêté depuis ses débuts difficiles (même les interprètes avaient demandé des modifications) à Prague en 1920, et donc rarement monté jusqu’à ce jour, ne jouit pas de la meilleure réputation (livret profus, lyrisme chiche) jusqu’auprès des lyricomanes qui, depuis les merveilleux enregistrements de Charles Mackerras, ont pourtant sans sourciller également adopté Makropoulos, Renarde et autre Maison des morts. Un état de fait auquel la très spectaculaire réalisation de vient de mettre enfin un terme.

De 1908 à 1917, neuf laborieuses années ont été nécessaires à l’adaptation de la nouvelle fantastique de Svatopluk Čech, Les voyages de Monsieur Brouček dans la Lune et au XVe siècle. Une collaboration difficile avec pas moins de neuf librettistes convainquit Janáček de devenir, à l’instar de Wagner ou Richard Strauss, son propre librettiste pour les chefs-d’œuvre que l’on sait. À rebours des propres assertions du compositeur (« l’opéra se doit d’être dédié à la tragédie »), Brouček est une comédie historico-satirique d’une loquacité que huit brefs préludes et interludes parviennent difficilement à tarir. L’opéra ne fait de cadeau ni aux esprits fermés à toute différence (comme le Brouček de Sharon, bunkerisé dans sa petite maison entre un fauteuil et un écran de télévision), ni aux artistes enfermés dans leur bulle (comme ceux de Sharon, anonymisés en parallélépipèdes sur pattes).


Monsieur Brouček nous emmène en voyages – car il y en aura deux. À chaque fois, c’est l’alcool qui fait décoller Brouček d’un quotidien entre taverne et canapé. D’abord l’Espace : sur la Lune ! Après un extraordinaire premier voyage en hommage à celui de Méliès, qui voit s’arracher à la pesanteur la minuscule demeure de notre anti-héros qu’un bluffant mélange de décor réel et de vidéo avait très poétiquement installé au centre d’un village sans histoire, Brouček alunit sur une reproduction d’un cliché pris lors de la mission Apollo 16 de 1972. Puis le Temps : au XVe siècle, période hussite (hymne à l’appui), non sans écho avec la naissance de la Tchécoslovaquie en 1918.


L’aventure lunaire lui ayant ouvert les yeux sur quelques fondamentaux (l’alimentation, la reproduction), et donc sur lui, Brouček les ouvre ensuite (sa télévision a disparu de son salon) sur le passé de son pays, via le destin, beaucoup moins confortable que le sien, de Jan Hus, brûlé vif le 6 juillet 1415 pour s’être entre autres insurgé, comme le fera Luther, contre la richesse de l’Église. Revenu dans son confort confiné et égoïste, Brouček, après une discussion très arrosée, relative à certain souterrain de la ville reliant sous la Moldau le Château de Prague à la vieille ville, ne s’élève plus dans les airs, mais tombe cette fois via le sous-sol de sa maison, dans une sorte de tunnel temporel : une lente levée à la verticale de décor de Jon Bausor, révèle les catacombes d’un temps révolu, dont les spectres, très esthétiquement dupliqués par un immense miroir, vont rejouer pour l’homme d’aujourd’hui ce qui lui a permis d’avoir une vie si confortable, comme le rappelle son petit salon resté coincée au centre de cette impressionnante scénographie.


Accueillie triomphalement par une salle comble, cette superbe lecture d’une œuvre abyssale s’avérant au final diaboliquement intelligente doit tout autant qu’à , qui est de surcroît parvenu à unifier le disparate de ces deux opéras en un, à qui a constamment su en révéler la savante alchimie musicale. Rien de la richesse foisonnante de l’orchestration (orgue, célesta à la place du glassharmonica prévu, viole de gambe) n’échappe au chef tchèque qui entraîne le dans une prestation de très haut vol : aussi bien la poésie lunaire (entre Kát’a Kabanová et Petite renarde rusée) du premier voyage que la majesté archaïsante du second dont la pièce maîtresse (le Chœur Philharmonique de Prague) sait faire souffler le vent galvanisant de la révolte.

Aucun maillon faible dans la distribution, comme on le pressent dès la prime intervention, enchanteresse, des amoureux Málinka et Mazal (, ). Le ténor anglais dans le rôle-titre n’a aucune peine à s’immiscer dans une distribution idiomatique à souhait, de laquelle se détachent l’imposant baryton de en Sacristain mais aussi en Lunobor, et en Domšík, puisque Brouček retrouve où qu’il aille les gens de son quotidien. Hormis ce dernier, chacun des solistes (citons aussi , , , Lukáš Bařák, , , ) doit incarner plusieurs rôles : l’opéra en dénombre 31 !


On se réjouit autant des moyens conséquents mis par le festival à disposition de cet opéra qu’on a l’impression de découvrir enfin, que du fait que Yuval Sharon, dont les débuts lyriques doivent tout à une représentation d’Un bal masqué (1999) sur la Seebühne de Bregenz (où il sera au gouvernail du Vaisseau fantôme en 2028), et dont les précédentes réalisations ne nous avaient que partiellement convaincu (Walkyrie, Doctor Atomic à Karlsruhe) voire pas du tout (Lohengrin à Bayreuth, il est vrai dans un décor qui n’était pas le sien), de les avoir utilisés d’aussi brillante façon. La direction d’acteurs, pas encore le point fort du jeune metteur en scène, pâtit d’une baisse de tension au second tableau sur la Lune, trop longuement réduit à un ballet cubiste d’autant plus impersonnel et répétitif que la compréhension des enjeux s’y voit entravée par la quasi-invisibilisation des interprètes. Une frustration progressivement gommée par l’esthétisme puissant du spectacle qui, après avoir captivé jusqu’à son terme, ramène tout le monde à la maison, batteries rechargées, dans la quiétude retrouvée d’une demeure dont l’anti-héros (lui, toi, moi ?) ne peut plus être tout à fait le même.

Crédit photographique : © Anja Koehler

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