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Un Ring très impressionnant à Karlsruhe

La Scène, Opéra, Opéras

Karlsruhe. Badische Staatstheater

5-V-2018. Richard Wagner (1813-1883) : L’Or du Rhin, prologue de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : David Hermann. Décor : Jo Schramm. Costumes : Bettina Walter. Lumières : Stefan Woincke, Jo Schramm. Avec : Nathan Berg, Wotan ; Seung-Gi Jung, Donner ; Cameron Becker, Froh ; Matthias Wohlbrecht, Loge ; Katharine Tier, Fricka ; Agnieszka Tomaszewska, Freia ; Ariana Lucas, Erda ; Jaco Venter, Alberich ; Klaus Schneider, Mime ; Yang Xu, Fasolt ; Avtandil Kaspeli, Fafner ; Uliana Alexyuk, Woglinde ; Dilara Baştar, Flosshilde ; Alexandra Kadurina, Wellgunde. Badische Staatskapelle, direction : Justin Brown

6-V-2018. Richard Wagner (1813-1883) : La Walkyrie, première journée de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Yuval Sharon. Décor : Sebastian Hanak. Costumes : Sarah Rolke. Lumières : Stefan Woincke. Vidéo : Jason H. Thompson. Avec : Peter Wedd, Siegmund ; Avtandil Kaspeli, Hunding ; Renatus Meszar, Wotan ; Katharine Broderick, Sieglinde ; Heidi Melton, Brünnhilde ; Katharine Tier, Fricka ; Christina Niessen, Gerhilde ; Ina Schlingensiepen, Ortlinde ; Katharine Tier, Waltraute ; Ariana Lucas, Schwerleite ; Barbara Dobrzanska, Helmwige ; Dilara Baştar, Siegrune ; Kristina Stanek, Grimgerde ; Tiny Peters, Rossweise. Badische Staatskapelle, direction : Justin Brown

10-V-2018. Richard Wagner (1813-1883)  Siegfried, opéra en trois actes, deuxième journée de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Thorleifur Örn Arnarsson. Décor : Vytautas Narbutas. Costumes et vidéo: Sunneva Asa Weissappel. Lumières : Björn Bergsteinn Gudmundsson. Avec : Erik Fenton, Siegfried ; Matthias Wohlbrecht, Mime ; Renatus Meszar, Wanderer ; Jaco Venter, Alberich ; Avtandil Kaspeli, Fafner ; Katherine Tier, Erda ; Heidi Melton, Brünnhilde ; Uliana Alexyuk, Waldvogel. Badische Staatskapelle, direction : Justin Brown

12-V-2018. Richard Wagner (1813-1883) : Le Crépuscule des dieux, opéra en trois actes, troisième journée de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Tobias Kratzer. Décor et costumes : Rainer Sellmaier. Lumières : Stefan Woincke. Avec : Daniel Frank, Siegfried ; Armin Kolarczyk, Gunther ; Jaco Venter, Alberich ;  Konstantin Gorny, Hagen ; Heidi Melton, Brünnhilde ; Christina Niessen, Gutrune ; Katharine Tier, Waltraute, 1e Norne, Flosshilde ; Dilara Baştar, 2e Norne, Wellgunde ; An De Ridder, 3e Norne ; Agnieska Tomaszewska, Woglinde. Chœur du Badische Staatstheater (chef de chœur : Ulrich Wagner) et Badische Staatskapelle, direction : Justin Brown

l'or du rhin karlsruheLe Staatstheater de Karlsruhe propose ce printemps deux cycles complets de la Tétralogie initiée à l’automne 2016. Bien que suivant l’exemple de Stuttgart qui, en 2002/2003, avait confié l’entreprise à quatre metteurs en scène différents, le résultat est autrement convaincant.

L’Or du Rhin quatre en un de

ResMusica a déjà rendu compte en 2016 du vif intérêt du travail de . Le metteur en scène réussit le prodige de raconter tout le Ring en une soirée, chacune des quatre scènes de l’Or du Rhin correspondant à chacun des quatre volets de la Tétralogie. Son Wotan, comme Wagner quand il écrit sa gigantesque partition, sait déjà tout ce qui va arriver. Sa prescience des moments-clés donne lieu à la logique de troublantes correspondances. Le spectacle va crescendo jusqu’à un finale grandiose dans sa capacité à montrer à la fois la chute et l’ascension des Dieux, donnant enfin sens à la musique triomphaliste des dernières mesures ainsi qu’à son décor intriguant : un mélange de béton encastré dans la coulée d’une étrange matière n’étant en fait que la lave refroidie de l’après-catastrophe.

La Walkyrie par  : seulement plastique

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« Cette Walkyrie ne nous apprend rien ! », enragent certains spectateurs. Après la vision brillante de David Hermann, celle du metteur en scène américain, malgré d’indéniables qualités plastiques, nous ramène à la banalité d’une certaine tradition. L’Acte I se déroule dans un couloir animé de translations de portes s’ouvrant sur des personnages, des visions, et même des instrumentistes (le solo de violoncelle au moment de la rencontre). Dans ce qui apparaît comme autant d’espaces mentaux, il arrive aux auras des héros de s’échapper des corps correspondants pour les autoriser à se rejoindre par-delà les interdits. C’est le plus souvent beau, parfois naïf, mais cela masque insuffisamment l’inintérêt pour la direction d’acteurs d’un metteur en scène qui semble préférer la technologie à l’humain. Même sentiment avec le visuel du II, pourtant d’une beauté assez convaincante elle aussi. La diagonale d’un escalator vu en coupe, en mouvement vers le Walhalla, est bien seul à dire les rapports de force en présence. Le monologue de Wotan, exécuté hors scène, sonorisé, est relayé par une vidéo géante du visage du dieu déployé sur le mur de l’escalator. Le III fait exploser le cadre de ces deux espaces contraignants pour les chanteurs trop souvent coincés à la rampe. Les Walkyries arrivent en vidéo, dans un blizzard neigeux, chevauchant de pétaradantes motocyclettes. Elles atterrissent en parachutes sur une version stylisée de la Mer de glace de Caspar David Friedrich. Brünnhilde sera congelée dans un parallélépipède translucide, cerné in fine du traditionnel embrasement. Les éclairages sont d’une intense beauté. Mais à nous non plus cette Walkyrie de (dont les épaules semblent bien frêles pour Bayreuth 2018) n’aura rien appris de plus que sa simple plastique.

Siegfried par Thorleifur Örn Arnasson : histoire d’une émancipation

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Voilà un bien étrange Siegfried ! Un décor unique. Pas de dragon. Mime a élu domicile sous la balustrade d’un Reichstag à la coupole dévastée, dans une sorte de musée envahi d’un commode bric-à-brac (le temps venu, on y trouvera une lance sans problème), d’une cuisine, d’un salon, et bien sûr d’une forge. De cet espace claustrophobique, personne ne franchit la porte, hormis Wotan qui surveille le tout depuis une salle de vidéo-surveillance située à cour en dehors du cadre de scène : Siegfried entre et sort par l’horloge, Alberich par le réfrigérateur. Il n’y a pas de dragon à proprement parler : quelques gros plans vidéo de visages en fond de scène, sur lesquels ruissellent longuement sang et boue suffisent. Siegfried est amateur de super-héros. Surgi en Hulk-ours, il sera ensuite Thor, Superman, et enfin, consécutivement à une forge de l’épée entièrement torse nu, lui-même. Car c’est bien là que veut en venir le metteur en scène islandais : raconter l’émancipation d’un adolescent. En guise de Traversée du feu, Siegfried met à bas l’opacité des baies vitrées, pousse enfin à la fracture ce beau et foisonnant décor qui, bien que sublimement éclairé, commençait à accuser de sérieuses limites, puis s’échappe au grand air (vidéo de grands espaces islandais, rennes en liberté…). C’est donc bien tard, après avoir envahi de doutes le spectateur au gré d’une démarche à œillères (aucun clin d’œil vers ses compagnons de Ring), le metteur en scène livre la clé et touche enfin.

Le Crépuscule des dieux par  : l’apothéose

On espérait que la conclusion du Ring de Karlsruhe obéisse au principe énoncé par certains professeurs de français de naguère : « pour réussir une rédaction, on peut s’autoriser un petit coup de mou au milieu, mais il ne faut surtout manquer ni le début ni la fin ». Avec Le Crépuscule des dieux de , génial de bout en bout, nous avons été comblé. « La première erreur serait d’avoir peur de la durée de l’œuvre », dit le metteur en scène allemand. Le prodigieux directeur d’acteurs qu’il est, comme Hermann, semble effectivement se délecter de chaque seconde qui lui est impartie pour transformer un des plus longs opéras de Wagner en un thriller haletant où l’on va de surprise en surprise. Dans un décor à transformation remarquable, Kratzer raconte le livret mais aussi le travail de ses prédécesseurs. Il fait de Hermann, Sharon, Arnarsson (très finement taclés : des livres pour le premier, une tablette et une caméra pour le deuxième, un sac Superman pour le troisième) les trois Nornes du Prologue qui, partition en main, vont tenter d’infléchir le cours de la narration, se transformant par exemple en Waltraute ou en Filles du Rhin pour récupérer le maudit anneau. Kratzer fait une utilisation très psychanalytique de Nothung dans un spectacle bourré d’humour et sans langue de bois où l’on se masturbe, s’émascule avec vraisemblance. Il réserve un rôle bouleversant à Grane, ici héraut de la souffrance animale, égorgé sauvagement par Hagen devant les Nornes/metteurs en scène impuissantes, régulièrement dépassées par leurs initiatives. Kratzer joue de façon extraordinaire avec le Tarnhelm (souvent encombrant dans la plupart des mises en scène), ce qui nous vaut une fin d’Acte I à trois inoubliable de brutalité ludique. Il fait de Gunther un fou d’amour pour Siegfried (lequel se laisse émouvoir par tous les humains sans distinction), dédiant aux deux hommes l’intégralité de la Marche funèbre. Et surtout, venant couronner la perfection du spectacle, cette conclusion inédite lors de laquelle Brünnhilde s’empare de la partition dont elle arrache les pages du finale, les jette au feu, avant de décider d’endosser à son tour le rôle du metteur en scène : elle rembobine à l’envers tout le film, faisant se relever les morts jusqu’à l’épiphanie du Rocher revenu (zoom avant sur une éblouissante chambre d’amour), juste avant que Siegfried ne parte courir le monde. Un sommet d’émotion.

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Tant de passion scénique est exaltée par l’excellente direction de à la tête d’une phalange qui connaît bien son Wagner et dont les menus dérapages peinent à se compter sur les doigts d’une main. Lumière est faite sur les harpes qui ont le traitement de faveur d’une disposition à vue des spectateurs côté jardin. Dans l’acoustique généreuse du Staatstheater, la première note du prélude de Rheingold vrombit. On s’attache vraiment sur la durée à la vaillance de la famille vocale. Le chœur d’hommes (sans femmes ici et même réduit à deux solistes à l’Acte III) est d’un noir tranchant. Les solistes abritent leur lot de vraies révélations : le glaçant Alberich de , les deux Mime formidables de puis de (un peu fatigué en fin de Loge), le Siegfried II solaire (même si parfois distrait) de , le déchirant Gunther d’. L’apprenti-Siegfried d’ peine au III, mais est un remarquable forgeron. , aux aigus inquiétants en début de Walkyrie, devient bon Wotan et meilleur Wanderer encore. Le Hagen de gagne en noirceur au fil des notes. On note les bons jumeaux de et . Les honnêtes Hunding/ Fafner d’. Le joli Waldvogel de . Merveilleuse actrice, d’un peu tous les plans de ce Ring, , Fricka d’abord un peu aigre, s’épanouit pleinement en Waltraute. Une touchante Gutrune : Christina Niessen. Un Wotan de Rheingold en léger déficit de grave : . Un bon Froh, un bon Donner : Cameron Becker et Seung-Gi Jung. Une ample Erda : . Un très solide Fasolt: Yang Xu, la relation torride qu’Hermann a installée entre lui et Freia () étant des plus savoureuses. Quant à , peu crédible dans les deux premières Brünnhilde (surtout attifée en paquet-cadeau pour le terrifiant duo final de Siegfried), elle finit par trouver ses marques (même vocales) avec Tobias Kratzer.

Malgré les réserves formulées quant à sa partie centrale, Karlsruhe peut légitimement s’enorgueillir de ce Ring que, devant le succès immense, le Staatheater a décidé de reprendre à l’avenir. On ne peut que conseiller le voyage, notamment pour un Or du Rhin et un Crépuscule des dieux à ranger tout près de certain Ring du Centenaire.

Crédits photographiques : © Falk von Traubenberg  © Matthias Baus

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