Avec Michel Fano, disparaît une figure profondément singulière de la musique française de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Compositeur, cinéaste, théoricien et infatigable explorateur du sonore, il a traversé les frontières entre musique et cinéma sans jamais accepter de les considérer comme étanches.
Né à Paris en 1929, il se forme au Conservatoire de Paris, auprès d’Olivier Messiaen chez qui il rencontre Jean Barraqué et où il fera la connaissance de Pierre Boulez. Fano appartient à cette génération qui, dans les années 1950, s’interroge sur les fondements du langage musical. Sa Sonate pour deux pianos, créée en 1952, qui ouvre la voie à la série généralisée, puis son Étude pour quinze instruments (restée inédite) témoignent de cette recherche qui le rapproche de l’école de Darmstadt et du Domaine musical. Parallèlement, il rencontre Pierre-Jean Jouve avec lequel il écrit l’étude de référence sur Wozzeck d’Alban Berg (1953), « ce musicien de l’image » qui marquera profondément ses futures réflexions au sujet du son au cinéma – et sur lequel il reviendra en 2020 avec une nouvelle analyse de Lulu. Il aurait pu suivre le chemin d’une avant-garde musicale alors en plein élan. Il choisit une autre voie, plus secrète et buissonnière : celle du son et du cinéma.
Refusant de considérer la musique de film comme un simple accompagnement de l’image, il élabore le concept de « partition sonore » : une manière de penser ensemble voix, bruits, silences et musique dans une continuité organique où chaque élément contribue à la dramaturgie. Avec Alain Robe-Grillet, il trouve son interlocuteur idéal : de L’immortelle (1963) à Trans-Europ-Express, de L’Homme qui ment (1968), qu’il considère comme sa contribution la plus aboutie, à L’Éden et après (1970), leurs collaborations donnent naissance à un cinéma où le son cesse d’illustrer l’image pour devenir une matière narrative à part entière. Il se consacre également à la bande son très élaborée de deux des films animaliers de François Bel et Gérard Vienne, Le Territoire des autres (1970) dont il est aussi coréalisateur, et La Griffe et la dent (1976). En tant que réalisateur, il signe plusieurs films documentaires : citons, parmi les plus notoires, Boulez chef d’orchestre (1976), Olivier Messiaen et les oiseaux (avec Denise Tual, 1972), Musique et informatique (avec Maurice Le Roux, 1975), et surtout la série de sept documentaires d’environ une heure pour la télévision, « Introduction à la musique contemporaine » (conçus avec Dominique Jameux, 1980).
Il a enseigné le son à l’IDHEC, puis à la FÉMIS où il a dirigé le département Son, au Centre National de la Bande dessinée et de l’Image d’Angoulême ainsi qu’à l’INSAS, l’école de cinéma à Bruxelles.
Entre l’écriture et l’enregistrement, entre le concert et le cinéma, entre le son organisé et le bruit du monde, son œuvre rappelle que composer ne signifie pas nécessairement enrichir le répertoire musical mais parfois simplement apprendre à entendre autrement : composer, pour Fano, c’est d’abord écouter.
Avec lui disparaît un pionnier discret mais essentiel de l’histoire du son au cinéma et de la pensée musicale contemporaine : elle continue de nous apprendre à écouter les images. (MT)