Le coffret de 20 CD édité par Warner Classics rassemble pour la première fois, l’intégralité des gravures His Master’s Voice et Columbia (1924-1949) de Bruno Walter. Une série de témoignages du plus haut intérêt, remarquablement remastérisés par Art & Son.
L’excellent livret rédigé par notre confrère Rémy Louis – à noter que pour les versions en anglais et en allemand, il a été curieusement fait appel à deux autres contributeurs – assure la présentation du legs considérable de Bruno Walter : contexte historique, répertoires, caractéristiques et évolution de l’interprétation. Les enregistrements ont été en partie disponibles chez EMI avant que les intégrales de divers labels n’enrichissent la discographie. C’est ainsi que l’on dispose chez Sony Classical du coffret “The Complete Columbia Album Collection” ainsi que de multiples éditions chez le regretté Andante (Beethoven, Brahms, Mozart), Naxos (Beethoven, Mahler), Vogue (Weber, Schumann, Haendel), Opus Kura (Haydn, Mozart), sans oublier Pristine, Urania, Andromeda…
Le présent coffret dont les minutages sont des plus généreux (jusqu’à 1h26′ sur un CD) offre une qualité de remastérisation proprement sidérante. Le travail d’Art & Son et de Christophe Hénault en particulier est un modèle du genre : retour aux sources brutes, numérisation haute définition, attention extrême portée aux dynamiques, traitement des bruits de surface, réglages du diapason… De fait, dès l’écoute des premiers albums qui font appel à des dynamiques élevées, nous redécouvrons certaines œuvres : Symphonie “Pastorale” et Concerto pour violon de Beethoven (1936/1932) de Beethoven, Symphonie “Fantastique” (1939)… Nous bénéficions d’une clarté nouvelle qui accentue les caractères spécifiques des orchestres.
Au cœur de l’Europe, Walter a été formé aux classiques et romantiques viennois, de Haydn à Mahler dont il fut l’un des plus proches collaborateurs.
Le répertoire baroque et classique tout d’abord. La conception de Walter n’est pas si éloignée des interprétations actuelles. Elle est à la fois vive et sans pathos à l’instar, à cette époque, d’un Fritz Busch. Quelques perles méritent le détour comme les symphonies de Haydn. L’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire sonne avec bien plus de saveur que les formations anglaises. Walter insuffle une délicatesse presque chambriste dans ses lectures alors que les cordes viennoises (captées toujours d’assez loin) de la fin des années trente sonnent de manière plus rêche sinon acide. Avec un toucher perlé d’une élégance magnifique, il dirige du clavier, le Concerto pour piano n° 20. Si les bruits de surface sont importants dans les gravures les plus anciennes (Symphonie n° 40 de 1929 avec la Staatskapelle de Berlin, par exemple) on entend des phrasés délicats, une respiration toujours naturelle. Plusieurs gravures du Mozart Festival Orchestra (en réalité la Société des Concerts du Conservatoire) appartiennent au cycle Mozart du Théâtre des Champs-Elysées programmé en juin 1928 (Walter dirigeait à cette époque le Deutsche Oper de Berlin). Quant au British Symphony, il s’agit de musiciens essentiellement de la Royal Philharmonic Society. Là encore, la qualité des gravures est optimale comme cette Ouverture des Noces de Figaro de 1932. Soyons plus réservés pour le Requiem capté en 1937 dans l’acoustique médiocre du Théâtre des Champs-Elysées. Qui plus est, la pesanteur étonnante de la direction et du Philharmonique de Vienne déçoivent face à la distribution étourdissante (Schumann, Szantho, Dermota, Kipnis).
L’un des “musts” du coffret est le Concerto pour piano “L’Empereur” de Beethoven sous les doigts de Walter Gieseking. Vienne est galvanisé en 1934 et la prise de son magnifie ce témoignage. Des quatre lectures (les plus connues) du pianiste allemand, celle-ci touche profondément autant que les versions de 1951 (Karajan), 1945 (Rother) et 1955 (Galliera). Mais avec Walter, il y a comme un supplément de mobilité, un soupçon d’improvisation, une communion chaleureuse que l’on retrouve aussi dans le Concerto pour violon avec Joseph Szigeti. La Symphonie “Pastorale” (1936) est tout aussi émouvante. C’est le premier enregistrement intégral d’une symphonie par les Viennois. La clarté des voix, une dimension populaire préservée, l’expression d’une forme de simplicité dans le chant, l’absence de toute brutalité (l’orage) séduisent. Certainement, la plus nécessaire des trois versions de Walter avant celles de 1946 et 1958.
Passons au romantisme. La Symphonie “Fantastique” de Berlioz avec la Société des Concerts du Conservatoire “déborde” parfois tant l’exaltation, la fièvre irriguent un orchestre galvanisé (plus encore qu’en 1954 à New York). La Symphonie n° 4 de Schumann nous est donnée à deux reprises. Le Mozart Festival Orchestra de 1928 est d’un élan superbe. Quel scherzo ! Onze ans plus tard, le Symphonique de Londres paraît presque engourdi et massif. La formation anglaise est bien plus valeureuse et inventive dans les deux dernières symphonies de Schubert. Walter ne cherche nullement à forcer le trait, à dramatiser à outrance l’écriture. Des symphonies de Brahms – la deuxième est absente – on retiendra la Symphonie n° 1 d’une noirceur assez étonnante : on songe bien davantage à Klemperer (1928), Stokowski (1936), Mengelberg (1940) qu’à Jochum (1938) et Weingartner (1939). La Symphonie n° 3 est d’une dureté assez cassante à Vienne avec des tempi très rapides. Bruckner n’est présent que par le Te Deum dont la prise de son écrasée des viennois en 1937 au Théâtre des Champs-Elysées est bien dommageable.
Quelques lignes à propos des Strauss. Johann Strauss II tout d’abord. C’est à nouveau l’occasion de comparer diverses formations : Berlin, Vienne et Paris. La direction de Walter est à la fois précise, légère et lyrique. Petite déception avec le symphonique de Londres dont le professionnalisme sans faille altère la fantaisie viennoise. La musicalité de la formation parisienne domine sans conteste malgré une mise en place parfois délicate des cordes. Un seul disque réunit des partitions de Richard Strauss. Ce sont les bandes les plus anciennes (1924-1925). A l’écoute techniquement délicate de Mort et Transfiguration suit la verve de Don Juan qui mérite tous les éloges. Dans cette musique, le Royal Philharmonic Orchestra se déchaîne avec des tempi à couper le souffle. Les valses du Chevalier à la Rose (1930) bénéficient d’une superbe captation. Quelle joie d’entendre aussi clairement les timbres de toutes les percussions!
Les Mahler de Walter sont des incunables de la discographie. Si Walter laisse en tout sept témoignages du Chant de la Terre, dominés par la lecture bouleversante de Kathleen Ferrier avec Julius Patzak (Decca, 1952), le Philharmonique de Vienne est impérial dans une gravure de 1936, avec Kerstin Thorborg et Charles Kullman. En 1949, Kathleen Ferrier est l’interprète de légendaires Kindertotenlieder et Warner a ajouté deux autres versions alternatives (au caractère plus intimiste) de Nun Will die Sonn’ so hell aufgehn et In Diesem Wetter, in diesem Braus. A la veille de la guerre, la phalange viennoise bouleverse dans la Symphonie n° 9 dirigée avec un tempo très alerte (moins d’une heure alors que la moyenne s’établit aux alentours d’une heure et vingt minutes).
Pas moins de quatre disques sont consacrés à Wagner. L’évolution des interprétations de Walter est étonnante. Au milieu des années 20, le style est encore très postromantique, peut-être même en contradiction – si l’on en croit les témoins – avec ce que le mentor de Walter, Gustav Mahler, lui avait enseigné dans ce répertoire. Au fil des ans, la direction du chef s’épure offrant une synthèse passionnante : dans de larges extraits de La Walkyrie, l’art du chant de solistes tels que Lotte Lehmann et Lauritz Melchior dont la filiation vocale héritait du XIXe siècle fusionne avec la conception plus incisive et lumineuse du chef.
Bruno Walter : un artiste qui soixante-quatre ans après sa disparition demeure toujours aussi fascinant.