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Bohuslav Martinů « Juliette ou la clé des songes »

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Ecrit sur un livret en langue française adapté par le compositeur lui-même d’une comédie de Georges Neveux, écrivain français proche du mouvement surréaliste, traduit en tchèque, toujours par le compositeur, en vue de la création à l’Opéra National de Prague en 1938, Juliette ou la Clé des songes de vient de faire son entrée à l’Opéra de Paris dans une version française adaptée du tchèque… Idée d’autant plus contestable que cette réalisation n’est pas idéalement ajustée à la musique de Martinu, dont il a manqué plus d’un quart d’heure, essentiellement coupés dans le premier acte.

Tiré de la pièce éponyme de Neveux qui fit scandale à sa création en 1930, malgré la présence de la célèbre Falconetti dans le rôle-titre, l’opéra de Martinu s’attache à l’histoire de Michel Le Pic, libraire rue du Chemin-Vert à Paris. Voyageur insatiable, il arrive dans une étrange cité méridionale où, trois ans plus tôt, il est tombé amoureux d’une jeune femme qui chantait à sa fenêtre. Très vite, il saisit que les habitants ont de curieux comportements. Ayant perdu leur mémoire, ils interrogent les étrangers qu’ils croisent afin de s’approprier leurs souvenirs. Michel finit par retrouver la jeune femme, Juliette, clairement éprise de lui mais tout aussi fantasque que ses concitoyens. Le dernier acte donne la « clef » de ces manières. Les dormeurs viennent dans le « Bureau des rêves » réclamer chaque nuit personnages et lieux dont ils souhaitent peupler leurs songes. Mais Michel est prévenu que s’il persiste à vouloir retrouver Juliette dans son rêve, il risque de rester définitivement prisonnier de sa chimère et d’entrer dans le monde des fous.

Si elle n’atteint pas la dimension des pages de la maturité du compositeur, qui aura pour apogée son ultime opéra qu’est La Passion grecque, la partition de Martinu alterne lyrisme tendre et ardent, un orchestre présent, violent et erratique, opulent et onirique, mais qui sait aussi se faire discret et se borner à ponctuer le chant ou le dialogue parlé, l’accompagnement des chanteurs n’étant le plus souvent dévolu qu’au piano ou à de longues tenues des cordes. La musique se tait parfois pour laisser place à la conversation, ménageant ainsi des contrastes saisissants dans le développement de l’œuvre. Polyrythmique, sertie de couleurs crues et de dissonances particulièrement expressives, la partition colle à l’intrigue poétique, s’ouvrant et se concluant sur les accents nostalgiques de l’accordéon.

C’est sur cet effet que s’appuient le metteur en scène et son décorateur . L’accordéon est en effet le cadre de l’action. Il se déploie peu à peu au premier acte pour laisser apparaître la ville et son port sur toute la largeur de la scène. Au deuxième acte, l’accordéon se déchire sur une forêt puis sur la proue d’un navire, avant de se transformer au troisième acte en Bureau des rêves. Le tout est du plus bel effet, d’autant que l’espace est parcouru d’une multitude de personnages farfelus animés façon bande dessinée.

La distribution adhère pleinement à cette vision surréaliste et aérienne, un certain nombre de chanteurs entrant habilement dans plusieurs personnages tous plus truculents les uns que les autres. Ainsi de , que l’on n’avait pas vue depuis longtemps à l’Opéra de Paris, inénarrable dans son rôle de chiromancienne impitoyable, , dans ses trois rôles travestis, , d’une présence altière, , extraordinaire comédien en soldat colonial puis en marchand de souvenirs, Ivan Mathiak, tour à tour commissaire, puis facteur, où il touche aux limites de ses moyens pour mieux les retrouver en employé du Bureau des rêves. Juliette est remarquablement campée par Alexia Cousin, qui a le physique du rôle et les capacités vocales, ses moyens paraissant exceptionnels pour une soprano de vingt-trois ans, mais elle chante trop systématiquement en force et ses voyelles, et elle n’articule guère, si bien que l’on a besoin des surtitres pour la comprendre. Ce qui n’est pas le cas du ténor américain , sensationnel Michel, tant dramatiquement que vocalement, timbre généreux, voix ferme, diction parfaite dans un rôle particulièrement lourd. Reste la direction de , sans tension ni élan, comme si ce chef découvrait la partition et se contentait d’une première lecture, au point que l’on a le sentiment que l’orchestre de l’Opéra de Paris assure seul un spectacle où il tient à être à son meilleur, sans doute conscient de la nécessité de sauver une production qu’il perçoit à juste titre comme particulièrement réussie et originale.

Pour en savoir plus, voir la dernière livraison de la revue « L’Avant-Scène » (n° 210) « Juliette ou la Clé des songes », avec plusieurs analyses de l’un des plus éminents spécialistes de Martinu, Harry Halbreich, par ailleurs auteur du catalogue du compositeur (d’où le « H »). 150 pages, 20 euros.