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Prise de rôle souveraine pour Ludovic Tézier

Manon de

Genève présente en guise de clôture à la saison 2003-2004 Manon de . Le célèbre ouvrage de l’abbé Prévost, qui a également inspiré des opéras à Puccini et Auber y est présenté avec des récitatifs chantés remplaçant les dialogues parlés. Signalons que cette option, rarement retenue, n’est nullement arbitraire puisqu’il s’agit en l’occurrence d’une version qu’a signée Massenet lui-même. Rattaché au genre de l’opéra-comique qui vit le jour à Paris au début du XVIIIe siècle, Manon allie des composantes romanesques à des éléments coulant dans une veine plus gaie. L’œuvre de Massenet se fait du reste généreusement l’écho de cette apparente contradiction puisque le drame, dont l’issue est connue de tous, est tempéré théâtralement par la présence de chœurs, ballets et ensembles d’une teneur plus légère. Massenet y a laissé d’ailleurs éclore l’essentiel de sa verve brillante alors que, conjointement, une profonde inspiration a également prévalu à la genèse des airs élégiaques et dramatiques parsemant les interventions du rôle-titre et du Chevalier Des Grieux.

Pour cette nouvelle production genevoise, a signé une mise en scène d’une efficacité contrastée. Distillant le contexte pour en extraire une sorte d’essence première des choses, il opte au premier acte pour un hall de gare sombre où les éléments de décors se révèlent vites une sorte de décorum au sein duquel l’action se fige. La direction d’acteurs privilégie le statisme, surtout pour les chœurs qui se retrouvent longuement cantonnés dans un rôle assez flou de témoin de l’action. L’arrivée d’ en Manon vêtue d’une robe d’une immaculée blancheur, puis le trouble que cause chez elle la comparaison avec les trois mondaines émancipées que sont Poussette, Javotte et Rosette sont autant de scènes qui s’égrainent sans véritable rythme, au gré d’une action qui s’en trouve comme diluée. Le deuxième acte se passe dans un cadre de scène restreint. Une chambre sans mobilier évoque le logis que partagent désormais Manon et le chevalier. A même le sol, entourés de parois en pin brut, les deux amants se témoignent leur amour avant que la conspiration de Brétigny ne vienne les séparer. Il eût suffi qu’on ait exigé la nudité des acteurs — comme fallacieusement en de trop fréquentes occasions à l’opéra — pour que l’on se retrouvât immédiatement transportés dans un sauna finlandais. Une nouvelle fois, cette conception épurée installe une certaine lassitude et ne convainc guère.

L’acte III, par contre, est plus réussi. Le Cours-la-Reine parisien apparaît des plus vivants dans un espace scénique qui permet de situer l’action de manière probante. Le chœur se retrouve perché tout autour de la scène, certes figé, mais entourant un milieu mondain au sein duquel évolue un Lescaut hautain à souhait. Le deuxième tableau de ce même acte se passe sur une scène admettant comme unique décor — ou presque — la brume que renforcent des éclairages subtils. Saint-Sulpice et les Des Grieux, le père raillant son fils, l’imploration de Manon, les retrouvailles des deux amants bénéficient de ce trouble, de ce dépouillement à l’extrême qui confine en l’occurrence à l’expression d’un drame serré au plus près du livret. L’action, intime, est concentrée sur le couple pour mieux en exalter la passion. Pour la fin de l’ouvrage, le travail d’ s’oriente vers plus de réalisme, notamment au quatrième acte, avant de retrouver un espace scénique évidé de tout décor pour la lente agonie de Manon dans les bras de Des Grieux. Une option qui se révèle idoine, l’exil du couple maudit paraissant ainsi total.

, qui a survolé de sa voix radieuse et affirmée les difficultés lyriques inhérentes à son rôle, sait y exprimer la fragilité de l’héroïne à l’article de la mort. Elle y campe une Manon émouvante, belle, qui succombe dans les bras d’un chevalier déchiré et déchirant. , superbe ténor lyrique, investit le rôle de Des Grieux avec aplomb, sa voix s’épanouissant toujours plus au fil de la représentation. Velouté dans le médium, italianisant et flattant l’oreille, son timbre sert aussi bien la romance que la douleur. Une prise de rôle réussie pour l’Italien. D’autres chanteurs se frottaient pour la première fois à l’ouvrage de Massenet. Il en va ainsi du Français . Le baryton chante Lescaut à merveille. La voix homogène d’un bout à l’autre de sa tessiture, une assise parfaite et une portance idéale, des aigus insolents d’aisance en contrepoint à un grave magnifiquement timbré, Tézier est peut-être la révélation de ce plateau. D’autant qu’il est le seul de la distribution, avec (le Comte Des Grieux) dont il est possible de comprendre d’un bout à l’autre le texte chanté. Les rôles secondaires de Brétigny et de Guillot convainquent pleinement, tout comme les trois jeunes femmes (Poussette, Javotte et Rosette) qui mêlent habilement leur voix au cours des ensembles qui leur échoient.

L’, placé sous la direction de a servi l’œuvre avec enthousiasme et élan, ménageant un bon équilibre avec le plateau.

Crédit photographique : (c) GTG, Nicolas Lieber