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Hauteur de vue…et grandeur d’âme

Dialogues des carmélites

L’opéra de serait-il en passe de supplanter Pelléas dans les programmations lyriques? On est en droit de se le demander au vu de la multiplication, depuis quelques années, du nombre de Dialogues à l’affiche des productions d’opéras ; mais loin de nous la tentation de le déplorer… Notre collaboratrice Catherine Scholler rendait compte, il y a seulement trois semaines, d’une représentation fort bien réussie et perçue (à Saint-Etienne) du chef d’œuvre de Poulenc. Le Duo/Dijon, à son tour, avec un tout autre plateau vocal, un autre orchestre et dans une autre mise en scène nous plonge au cœur du poignant drame de Bernanos.

Bien que son action soit située en pleine révolution française, Dialogues des Carmélites n’est pas une évocation de l’événement historique, un événement auquel le metteur en scène Eric Perez (ex comédien-chanteur et assistant de mise en scène) entend n’emprunter que le fond historique, « juste un murmure », dit-il, « une rumeur mettant au premier plan la force du drame intime de chacune de ces femmes ». On est d’emblée frappé par la verticalité des décors, d’une hauteur inhabituelle : de vastes et hauts murs nus, d’une austérité glaçante. Eric Perez veut que le cadre, tout de vertigineuse froideur, mette en évidence « une seule issue, une seule voie », qu’il soit « un lieu de passage et non un refuge ». Et il insiste sur cette idée de « passage » en ménageant un long cheminement entre la peur, le doute et l’angoisse qui habitent les êtres tels que Blanche (idée renforcée matériellement par l’eau et ses tremblotants miroitements sur les parois) et une issue « d’évidence et de grâce » en dépit de l’atroce vision de mort donnée par le dénouement du livret. Blanche est, au départ, ce « petit lièvre » (selon l’affectueuse appellation venue de l’enfance, de son frère), un être que le surgissement d’une ombre emplit de terreur (on songe à La Fontaine : cet animal est triste et la crainte le ronge) ; or un cheminement quasi initiatique permet en effet à Blanche de passer d’un état de peur et d’angoisses chroniques irraisonnées à celui de sérénité, de détermination et de courage symbolisé par la clarté, l’aveuglante lumière des derniers instants, et peu importe qu’elle soit d’origine mystique ou non. A cet effet, le dernier tableau (évidemment attendu) est sublime dans sa conception. Les carmélites, vêtues d’une aube à la blancheur éclatante, la tête couronnée de fleurs, sont rassemblées dans un périmètre baigné d’une lumière intense – céleste diront les croyants – et sur la musique de Poulenc ponctuée de l’atroce bruit du couperet, un bruit terrible qui vous atteint au cœur, elles s’abattent, l’une après l’autre, tandis qu’un homme tout de noir vêtu, dos au public, trace d’un geste vif et dans la même seconde, pour chaque victime tombée, une croix rouge-sang sur le mur… C’est là une scène prodigieusement bouleversante.

Autre moment fort de cette mise en scène : la mort de la première prieure, qui, bien que d’une tout autre nature, préfigure celle de Blanche, par ce bras tendu l’une vers l’autre, et puis la scène entre Constance (merveilleuse ) et Blanche. Elles sont, nous suggère-t-on, au lavoir du carmel et sœur Constance, dans sa naïve insouciance va même esquisser quelques pas de danse à la surface de l’eau, avec une grâce infiniment touchante. Rien, dans cette mise en scène, absolument rien ne nous paraît faible, « à côté », approximatif ou hasardeux. Toutes les options s’imposent avec force, évidence. Voilà qui rassure à un moment où se pose si souvent dans le monde lyrique le problème des mises en scène, sources de tant de polémiques, de tant de déceptions!

Musicalement, comme scéniquement, cette production satisfait tout autant. La partie d’orchestre prenant ici une importance capitale, en tant que support et illustration du drame, s’imposent alors transparence et conduite judicieuse, dans le constant souci de ne couvrir jamais les voix et de permettre aux instruments (les vents, en particulier), de conférer aux péripéties de l’action une large variété de coloris. C’est dans cette optique que l’orchestre du Duo/Dijon, conduit par un remarquable d’aisance et d’autorité, nous donne une lecture sensible et de grande clarté de la partition. Du côté vocal, nous soulignerons la belle performance de (première prieure) dont certaine raucité dans le bas médium de son registre, si elle ne flatte pas l’oreille strictement musicale, confère à son personnage (malade, mourant) une indéniable crédibilité. Et puis saluons les excellentes prestations de (seconde prieure) dont les dons étonnants la vouent décidément à un vaste répertoire, celles de (Blanche de la Force), qui endosse là l’un des rôles d’un opéra que la grande Régine Crespin -dont elle fut l’élève- avait créé, et de Claire Larcher, parfaite en Mère Marie de l’Incarnation. Côté masculin, , manifestement plus à l’aise ici que confronté à la langue de Gœthe (cf. son Tamino de la Flûte Enchantée, l’an dernier en ce même lieu) campe un Chevalier de la Force convaincant mais qui ne s’affranchit cependant pas d’une certaine dureté de timbre. Quant à Jean-Marie Frémeaux, son Marquis de la Force est exemplaire de noblesse grave et de sobriété. Enfin l’Aumônier Eric Vignau, peut-être un peu trop « fringant » pour le rôle, s’en acquitte cependant, vocalement, très honorablement.

L’opéra de Poulenc, lorsqu’il réunit autant de qualités, comme c’est le cas ici ou comme ce le fut il y a peu à Saint-Étienne, prend évidemment place au rang des opéras français majeurs du XXe siècle entre Pelléas et Saint-François d’Assise de Messiaen, et ces productions-là ont su magnifiquement nous le démontrer.

Crédit photographique : © P. Bruchot