Dialogues des Carmélites à Saint-Etienne : le bonheur existe, je l’ai rencontré !

La Scène, Opéra, Opéras

Saint-Etienne. L’Esplanade, Opéra-Théâtre. 06-II-2005. Francis Poulenc (1899-1963) : Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux sur un livret d’Emmet Lavery d’après Georges Bernanos. Mise en scène : Jean-Louis Pichon ; décors : Alexandre Heyraud ; costumes : Frédéric Pineau ; lumières : Michel Theuil. Avec : Christian Tréguier, Le Marquis de la Force ; Sophie Marin-Degor/Michelle Canniccioni, Blanche de la Force ; Alexander Swan, Le Chevalier de la Force ; Sylvie Brunet, Madame de Croissy ; Marie-Thérèse Keller, Mère Marie de l’incarnation ; Michèle Lagrange, Madame Lidoine ; Nathalie Manfrino, Sœur Constance de Saint-Denis ; Christian Jean, l’aumônier du Carmel ; Olivier Grand, 2ème commissaire/Le Geôlier ; Jean-Pascal Introvigne, l’officier/Thierry/Javelinot ; Patricia Schnell, Mère Jeanne de l’enfant Jésus ; Marianne Della Casagrande, Sœur Mathilde ; Eric Chorrier, 1er commissaire. Chœurs Lyriques de Saint-Étienne (chef de chœur : Laurent Touche). Orchestre symphonique de Saint-Étienne, direction : Jean-Luc Tingaud.

Avec cette production de Dialogues des Carmélites, l’opéra-théâtre de Saint-Étienne frappe un grand coup, proposant une production qui pourrait faire rougir bien d’autres maisons d’opéra considérées comme plus prestigieuses. Les secrets de cette réussite : une mise en scène à la fois belle, classique et respectueuse de l’œuvre, une distribution évitant le piège de l’agglomération de vedettes internationales plus ou moins rassies, grands noms accrocheurs mais ne possédant pas forcément une compréhension intime du livret, et proposant au contraire une équipe homogène presque exclusivement française, capable de vivre de l’intérieur le texte, si important dans l’opéra de . Nuançons toutefois : la diction des interprètes est loin de la perfection de la glorieuse école française des années 1950-1960, allant du bon (le vétéran Christian Tréguier, l’exquise , le charmant Alexander Swan, d’une belle vaillance) au « peut mieux faire » (Marie-Thérèse Keller), en passant par l’acceptable (la majorité des autres, à une exception près, sur laquelle nous reviendrons) mais au moins évite le panachage d’accents tous plus exotiques les uns que les autres, l’ânonnement de mots appris en phonétique et ne possédant aucun sens pour celui qui les prononce, et prévient le recours systématique au surtitrage, pourtant proposé par l’Esplanade. C’est déjà beaucoup. De plus, cette distribution nous offre le bonheur d’entendre des splendides voix, nouvelles ou anciennes, bien trop rares sur les scènes hexagonales, et ne parlons pas de la capitale!

Il en est ainsi de la formidable Sylvie Brunet, artiste immense et cependant si négligée, qui campe une Madame de Croissy d’anthologie, voix généreuse et cependant capable de nuances, de couleurs et de dynamiques raffinées, aux graves libres et sonores, ne faisant qu’une bouchée de la scène impressionnante de l’agonie de la première prieure, à nous faire dresser les cheveux sur la tête! On aimerait dire autant de bien de la Madame Lidoine de , hélas, le temps a passé sur cette voix glorieuse, et si le timbre et la puissance ne montrent pas de signe d’usure, c’est au prix de notes poussées, parfois même légèrement aboyées, et surtout d’une disparition totale des consonnes, transformant son chant en bouillie et rendant son texte incompréhensible. Quel dommage! Blanche de la Force fût interprétée pendant le premier tableau par une souffrante, dont le mal-être était visible. Arrivée au bout de ses forces, la cantatrice a passé la main à Michelle Canniccioni, interprète de Blanche à la Maestranza de Séville dans la même production, et à la Scala de Milan sous la baguette de Riccardo Muti, dotée d’un joli timbre d’une belle plénitude. Tous nos vœux à la pauvre , déjà privée de participation aux Victoires de la Musique à la suite d’une indisposition. Timbre fruité, charme en poupe, minuscule et fraîche comme une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, dessine une adorable et parfaite Constance, qui ravit tous les cœurs. Encore une chanteuse à suivre de très près. Marie-Thérèse Keller campe une Mère Marie surprenante et très nuancée, bien loin du personnage raide et froid habituellement représenté, étonnamment plus maternelle que Madame de Croissy envers Blanche, mais sachant déployer une force, une fureur et un courage impressionnants face au commissaire du peuple ou dans ses passes d’armes avec Madame Lidoine. Nous ne détaillerons pas les mérites de tous les autres protagonistes, chacun : le Marquis de Christian Tréguier, le Chevalier d’Alexander Swan, l’aumônier de Christian Jean et tous les autres rôles de moindre importance ne méritant que des éloges.

Sous la baguette de , décidément à l’aise dans le répertoire français, l’Orchestre Symphonique de Saint-Étienne, après un début qui manque un peu de rodage et de tension dramatique, trouve parfaitement ses marques à partir du moment où l’action se précipite, lors de la scène-charnière de l’agonie de la première prieure, et délivre une excellente prestation. Un seul reproche est à formuler : pourquoi diable observer un temps ou deux de silence entre les tableaux et les interludes, qui devraient s’articuler sans solution de continuité? Exigence de la mise en scène, volonté du chef? Ces silences ont une fâcheuse tendance à casser l’action. La mise en scène de Jean Louis Pichon, actuel directeur de l’Esplanade, est une réussite absolue : une direction d’acteurs sobre qui laisse à l’action le temps de respirer, tout en conférant une grande humanité à chaque personnage, de forts beaux décors : le jardin qui recouvre la fosse commune du cimetière de Picpus où sont enterrées les « vraies » carmélites en fond, des parois de bois sur les cotés, éclairés ou non selon l’endroit qu’elles sont censés représenter, un ou deux accessoires pour définir le lieu, fauteuil, prie-dieu, grille de parloir, ou porte de prison, arrivant lentement et sans bruit sur scène par un système de tapis roulant, des jeux de lumière intelligents et raffinés. La scène finale, pierre d’achoppement toujours attendue, est d’une incroyable beauté : une mer grise et agitée sur fond de ciel d’orage se déroule en images vidéos. Au fur et à mesure que l’on avance, un échafaud se dessine, puis un autre, et enfin toute une forêt de guillotines ancrées dans la mer. On songe à un tableau de Magritte. Au fur et à mesure de l’exécution des religieuses, le couperet d’une des guillotines tombe, puis celle-ci s’efface, et la carmélite s’effondre (plus ou moins la solution adoptée par à Strasbourg, mais comment faire autrement sans sombrer dans le grand guignol?) tandis que la mer se colore peu à peu de sang. La disparition de la dernière guillotine et la note finale de Blanche nous transportent sur une mer calme, infinie, apaisée enfin. Un grand moment de d’onirisme et de poésie, mais qui conserve toute la cruauté de la situation, splendide.

Il arrive, en matière d’opéra, que le bonheur existe, et qu’il paraisse si simple, si évident. Ce Dialogues des Carmélites en est la parfaite illustration. Après un Elixir d’amour et une Périchole qui comportait les mêmes choix de distribution de jeunes et talentueuses voix françaises (), l’Opéra-Théâtre de Saint-Étienne proposera en mars une Agrippine avec , en avril une Salomé avec de nouveau Sylvie Brunet et , en juin une Tosca avec . L’Esplanade serait-elle en passe de devenir LE théâtre à suivre?

Crédit photographique : © Cyrille Sabatier

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