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Triomphale Résurrection de Polyeucte

« Je n’ai jamais rien entendu de pire que cet opéra ; il comporte cinq actes assommants dont aucun passage ne réussit à s’élever au-dessus d’un fond mortellement plat et incolore ». Voilà ce qu’écrivait un fervent admirateur de Faust, Piotr Illich Tchaïkovski, à son ami Tanéiev. Nous sommes en 1878, et Polyeucte, dernier ouvrage en date de Gounod, vient d’être mal reçu par le public du Palais Garnier. En dépit de nombreuses coupures, consenties par le compositeur, il disparaît de l’affiche après 29 représentations…

qui le considérait comme son meilleur opéra en fut affecté durablement. Il avait, d’ailleurs, coutume de dire : « Périsse mon œuvre, périsse mon Faust mais que Polyeucte soit repris et vive! » En le délivrant du purgatoire qui le tient captif depuis 130 ans, l’Opéra de Saint-Etienne a réussi un beau doublé : exaucer le vœu secret du musicien et redonner vie à une partition passionnante, qui, en dépit de ses évidentes carences, recèle de précieuses beautés. Il aura, de surcroît, permis à une équipe tout feu tout flamme de proposer un grand et beau spectacle d’opéra, triomphalement fêté par le public stéphanois.

Gounod conçut le projet d’adapter la tragédie de Corneille en 1869. Il semblerait qu’en dépit du succès de Roméo et Juliette, le compositeur ait souhaité revenir à son premier amour, la musique religieuse. Au cours de l’hiver 1868/1869, il s’en alla chercher à Rome l’inspiration pour un oratorio sur Sainte-Cécile. C’est alors qu’il décida d’écrire un nouvel opéra qui devait, selon le musicologue , « synthétiser les deux tendances de sa nature créatrice : la musique dramatique et l’inspiration religieuse ». Homme profondément croyant, Gounod avait même failli entrer au séminaire de Saint-Sulpice en 1847, et, qui, mieux que le cheminement spirituel de Polyeucte, son aspiration au martyr, pouvaient rejoindre ses convictions intimes?

Ses fidèles librettistes, Barbier et Carré, réalisèrent une adaptation fidèle de la pièce, reprenant un certain nombre de vers. Il y ajoutèrent quelques éléments spectaculaires comme l’entrée triomphale de Sévère, le baptême de Polyeucte, la cérémonie païenne et le bris des idoles. La composition de l’œuvre fut interrompue par la guerre de 1870, pendant laquelle Gounod se réfugia en Angleterre. Il y fit la rencontre d’une cantatrice, Georgina Weldon, qui n’hésita pas, lorsque qu’il rentra à Paris en 1874, à prendre en otage la partition. Alors qu’il se met à la réécrire de mémoire, il reçut d’Angleterre le manuscrit original, avec son doux prénom griffonné sur chaque page… Achevée en en 1876, Polyeucte ne sera créé que deux ans plus tard, avec le peu d’enthousiasme que l’on sait.

Aujourd’hui encore, elle suscite, chez certains, tiédeur ou rejet. Piotr Kaminski, dans son ouvrage de référence Mille et un opéras (Fayard), parle d’» un ouvrage hybride, que la musique de Gounod ne parvient jamais à soulever à travers la peinture psychologique des héros ». , dans le Regard sur l’œuvre qu’il a rédigé pour les représentations de Saint-Etienne, tente de cerner la nature problématique, et contradictoire, de l’œuvre : « Gounod était fasciné par la morale et l’ascèse, mais autant qu’on peut l’être quand on lutte contre des tendances inverses. Tout ce qui a trait à l’amour et au paganisme l’a, à l’évidence, davantage inspiré. Enfin, il ne croyait pas assez au théâtre pour mettre ses pompes au service de ses convictions ; il force le trait, « fait de l’opéra » sans jamais trouver le ton juste qui lui est naturel dans sa musique religieuse ». Il est vrai qu’avec ses personnages trop archétypaux pour émouvoir (le chrétien martyr, l’épouse sublime, l’amant magnanime), ses figures obligées (ballets, chœurs) et ses passages à vide (le Credo au dernier acte, d’une désolante banalité), l’œuvre témoigne d’une inspiration réellement fluctuante. Mais, par ailleurs, que de beauté et de ferveur dans le duo Pauline et Sévère du deuxième acte, le baptême de Polyeucte et ses célèbres « stances » du quatrième acte. A cette œuvre mal-aimée, on ne pouvait souhaiter plus belle résurrection que celle à laquelle nous avons assistée à Saint-Etienne.

Sur scène, a opté pour le minimalisme. Au premier acte, le rideau se lève sur une enfilade de colonnes pourpres, finement ouvragées, abritant en son sein une louve, symbole de la puissance romaine. Au fil des actes, seuls quelques éléments de décors viendront s’ajouter à ce péristyle qui se sera, pour l’occasion, démembré. En parfait accord avec Alexandre Heyraud (décorateur) et (costumes), le metteur en scène cherche plus à suggérer les conflits intérieurs des personnages, et les passions qui les animent, qu’à engloutir le plateau sous le décorum néo-Zeffirellien. Grâce à de savants jeux de lumières, le spectacle se révèle souvent d’une grande poésie : certaines images resteront gravées dans les mémoires, telles que le flottement d’une barque déchirant l’aube noyée de brouillard et le tableau des suppliciés attachés aux colonnes au dernier acte. Particulièrement réussies, les chorégraphies de Laurence Fanon sont parfaitement intégrées à ce spectacle intelligent, qui nous rappelle aussi, par le raffinement des décors et des costumes, le haut degré de civilisation atteint par Métilène sous le règne de l’Empereur Décié.

, pour qui l’opéra français du XIXe siècle n’a plus de secrets, défend avec ferveur une partition qu’il aime visiblement jusque dans ses imperfections. Avec un enthousiasme communicatif et un sens aigu du théâtre, le jeune chef fait resplendir Polyeucte de mille feux, élevant jusqu’au grandiose les accents les plus pompiers et tirant vers l’ineffable le lyrisme prégnant du duo d’amour Pauline/Sévère, au deuxième acte. Sous sa baguette inspirée, les musiques de ballets ont même révélé d’inédites beautés. Un grand bravo à l’orchestre Symphonique de Saint-Etienne, qui, par la qualité de sa prestation, s’est hissé à la hauteur de la vision de son chef. En grande forme, les chœurs Lyriques de la ville ont été d’une admirable homogénéité en ce vendredi soir.

Pour rendre justice à l’opéra de Gounod, Campellone disposait d’une distribution de premier ordre. Il faudra sans doute, un jour ou l’autre, rendre justice à , chanteur fêté en Allemagne mais scandaleusement ignoré des grandes scènes françaises (à l’exception d’Avignon et de Saint-Etienne). Magnifiquement en voix ici, et d’une intensité théâtrale qu’on ne lui a pas toujours connue, le ténor à reçu une ovation lors du salut final. Sévère au physique avantageux et à la présence raffinée et empreinte de noblesse, Evguenij Alexiev dispose d’une superbe voix de baryton, aux couleurs chaudes et cuivrées. On lui pardonnera aisément quelques sonorités engorgées. , dont on a souvent admiré la profonde musicalité, incarne une ardente Pauline. La beauté de son engagement, et l’émotion qu’elle dégage tout au long de l’œuvre, font oublier quelques aigus stridents, et un timbre qui manque un peu d’harmoniques et de couleurs pour le rôle. Remarquables d’autorité vocale, (Félix), (Néarque) et Till Fechner (Albin) sont des comprimarii de luxe. Une mention spéciale au Sextus gracieux de (quelle enivrante barcarolle!) et à la Stratonice de .

Au final, une magistrale réhabilitation d’un ouvrage qui n’a pas dit son dernier mot, et une date à marquer à l’encre rouge dans l’histoire de l’Opéra de Saint-Etienne.

Crédit photographique © : Cyrille Sabatier